La Loire à Langeais

Vagabondages ligériens entre amis (3)

 

Hôtel Le Plantagenêt - Chinon - © touraineloirevalley.com

Hôtel Le Plantagenêt – Chinon – © touraineloirevalley.com

C’est ce qu’on appelle un « plantage »…

Porter le nom de « Plantagenêt » n’est pas un choix anodin, surtout aux confins de la Touraine et de l’Anjou. Henri II, investi du trône d’Angleterre en 1154, avait réussi en une décennie à réunir sous son autorité les duchés de Normandie et d’Aquitaine, les comtés d’Anjou, du Maine et du Poitou et bien sûr le royaume d’Angleterre. Son corps, ainsi que celui de son fils Richard Cœur de Lion, repose encore dans la merveilleuse et toute proche abbaye de Fontevraud. C’est dire si le personnage et la dynastie à laquelle il appartient sont célèbres dans la région.

Est-ce parce qu’il est décédé à Chinon qu’un hôtel de la cité de Rabelais a décidé par son identité de lui rendre hommage ? On peut l’imaginer. Toujours est-il que la seule fausse note de notre week-end se tramera là, au sein des murs de cet établissement, qualifié par ses propriétaires « de charme », et dont une grande partie des installations se montre indigne du rang affiché. Présenter sous une même enseigne trois bâtiments en prenant soin de ne montrer sur le site que les quelques chambres les plus attractives de l’un d’entre eux s’apparente à une forme d’escroquerie. Certains de nos membres en ont été victimes, malgré toutes les énergies déployées pour lutter contre la sinistre manœuvre qui consiste à placer les dindons de la farce (nous) devant le fait accompli.

De charme, il n’a jamais été question dans cet hôtel. Soyons clairs, de nombreuses chambres d’une partie du bâtiment présentent le visage d’un Appart-Hotel fané par le temps et d’autres ont une superficie et un équipement dignes des plus rudimentaires chambres de bonne des greniers d’autrefois. Avec le recul, je réalise ne devoir qu’à l’inaltérable bonne humeur du groupe et à la recherche fébrile de solutions pour le plus grand nombre possible de victimes de ne pas avoir été pendu haut et court ou plutôt brûlé vif sur la place Jeanne d’Arc de Chinon. Dont acte, cet établissement est à éviter, du moins tant que sa rénovation (en cours selon les propriétaires) n’est pas achevée. Tout au plus puis-je conseiller les chambres de la maison bourgeoise du 19ème siècle mais elles sont peu nombreuses.

Au Chapeau Rouge

Restaurant Au Chapeau Rouge - Chinon

Restaurant Au Chapeau Rouge – Chinon

Décidés à faire fi de l’adversité, nous quittons en soirée et sans regrets nos chambres pour nous rendre à une adresse gourmande située au pied de l’impressionnante Forteresse Royale de Chinon : le restaurant « Au Chapeau Rouge », qui mettra du baume liquide et solide sur nos plaies.

Christophe Duguins - restaurant Au Chapeau Rouge à Chinon

Christophe Duguin – Au Chapeau Rouge – Chinon – © Quitou.com

La gastronomie tourangelle de Christophe Duguin et la gentillesse du service font honneur à la cité.

Les sourires apparaissent dès l’apéritif, excepté chez l’organisateur, qui éprouve les plus grandes peines à évacuer la désagréable amertume laissée par le coup du sort hôtelier dont il a été victime. Mes voisins font preuve de patience et empathie, ce qui m’apaise progressivement. La qualité du travail de l’assiette l’emportera finalement, la bande passionnée n’hésitant pas à s’enquérir de la possibilité de commander pour le lendemain matin plus de dix caisses du chinon blanc dégusté avec le filet de poisson « sauvage du bassin de Loire » grillé (en l’occurrence du mulet), émulsion au beurre rouge, de cuisson parfaite. S’ajoutant à notre plaisir, l’information que ce poisson avait été pêché par Romain Gadais, pêcheur professionnel en Loire, avec qui nous avons rendez-vous le lendemain pour une balade en gabarre sur le fleuve. Ce savoureux poisson fluvial succédait au « Pressé de ris d’agneau et foie gras de canard à la pomme tapée de Rivarennes, confite au coteaux du Layon ». De l’apéritif au café, une impression globale d’amabilité, de professionnalisme, de sincérité dans cuisine et surtout, de maîtrise, compte tenu de la taille du groupe. Nous avons aimé.

menu du restaurant Au Chapeau rouge à chinon

© Quitou.com

La première journée paraît traditionnellement plus longue que les autres. C’est sans demander leur reste que les troupes se replient dans leur bivouac, heureusement calme et préservé de l’agitation des quelques bars de la ville. Fatigués ? Tous ? On aurait pu le croire… Deux d’entre eux avoueront le lendemain matin avoir effectué une randonnée nocturne complice chargée de sens, sous le ton de confidences murmurées dans les ruelles moyenâgeuses de la cité. Une sorte de retour vers le futur susceptible d’éclairer la suite de leur parcours.

Sur la Loire, le matin du deuxième jour

alexis fouché, marinier de loire

Alexis Fouché             © Quitou.com

Réveillé à l’aube pour ne surtout pas manquer l’opportunité de discuter sans détours avec la direction de l’hôtel, il me tarde, ce moment négocié, de retrouver le fleuve.

La dernière fois que je m’y suis fondu, c’était avec des amis, deux quilles, l’une baptisée « La Pierre Plantée »  de Patricia et Luc Bettoni du domaine Les Eminades à Saint-Chinian, quille qui n’a pas fait long feu et l’autre dénommée « Illuminations » de Laurent Herlin, qui n’a pas davantage résisté. Sous un ciel brumeux qui rend aussi la Loire si énigmatique et belle, mais tellement différemment, un moment rare. Oui, il est temps que je retourne sur l’eau et sente ce que cette fois elle me raconte.

Bien avant l’apparition des moyens de transports modernes, la Loire était une véritable autoroute fluviale. Marchandises et personnes s’agglutinaient sur des centaines d’embarcations à une époque où déjà, la navigation exigeait une expérience et un savoir-faire bien ancrés. Toues, fûtreaux, gabarres, tous ces bateaux traditionnels assuraient aussi la prospérité commerciale de nombreuses familles. A cette époque, les petits ports se multiplient le long des berges qui grouillent d’activité. Le fleuve-roi y est terriblement vivant, plus que jamais.

romain gadais - pêcheries les ligériennes

Romain Gadais – © Quitou.com

9.30 h.Nous avons rendez-vous au pied du pont de Langeais avec Alexis Fouché, « pirate et marinier de Loire », insatiable raconteur, fondateur en 2007 de l’Association Endremage, dont le but est de rassembler les passionnés du fleuve souhaitant promouvoir la navigation à l’ancienne, respectueuse du biotope local.

Son complice du jour est Romain Gadais, pêcheur professionnel sur la Loire et par corollaire fournisseur des belles tables de Chinon. Nous avons pu vérifier son habileté la veille, au Chapeau Rouge.

Pour cette balade, le fleuve nous la joue cette fois en séducteur. Le soleil irradie la vallée, titillé par quelques nuages cotonneux épars. La lumière, irisante et splendide, nargue déjà les coins plus reculés, fait et défait les ombres au gré de son avancement, inonde les berges et irradie une eau par endroits cristalline. La brise est là, caressante ; elle achève de réveiller doucement les engourdis. Dans cet environnement préservé, où ont trouvé refuge tant d’espèces animales et végétales, un pressentiment… celui qu’un joli moment vient à notre rencontre.

Bateaux traditionnels sur la Loire

Bateaux traditionnels sur la Loire – © Quitou.com

Répartition de la troupe en deux groupes, embarquement sur les bateaux traditionnels puis glissement progressif à l’écart des berges. Honnêtement, on ne sait où regarder tant le spectacle est à la fois apaisant et flamboyant. Alexis est intarissable. Il connaît les pièges que le cours sauvage du fleuve présente, l’étroitesse du chenal navigable sinueux, l’absence de profondeur pouvant surgir à chaque instant, les îles et grèves, sables mouvants et courants parfois tourbillonnants. Il maîtrise aussi l’histoire du fleuve et de sa navigation et ne se prive pas de nous retracer les grandes lignes.

balade en gabarre sur la loire

© Quitou.com

Nous nous laissons bercer par le clapotis de l’eau et le son de sa voix. Pendant ce temps, je suis discrètement informé par un complice d’une activité fébrile dans les vignes, pas très loin de là, dont les auteurs sont trois amis, réunis pour nous préparer le plus bel accueil dans le vignoble de Saint-Nicolas-de-Bourgueil.

Fumoir à poissons de Romain Gadais, pêcheur professionnel en Loire

Fumoir à poissons –    © Quitou.com

Avant de nous rendre à ce deuxième rendez-vous vigneron, un petit détour par Bréhémont, village d’accueil des Pêcheries Ligériennes de Romain Gadais, là également où il s’exerce à fumer artisanalement une partie du poisson pris dans ses nasses et filets.

Pêcheur professionnel sur Loire, il fallait l’oser, il s’est jeté à l’eau, avec tous les risques que ce choix comprend. Respect donc pour ce jeune homme certes timide mais avant tout passionné, dont on réalise rapidement qu’il ne se sent vraiment bien que sur l’eau ou dans le petit atelier où il réalise ses fumages et autres rillettes ou feuilletés de poissons.

Deuxième rencontre vigneronne à l’horizon

Nous prenons congé en fin de matinée et réinvestissons le wine-car tout en informant ses amortisseurs que leur vie de cocagne est en voie d’achèvement. En route pour retrouver des vignerons amis extrêmement attachants par bien des points de vue, réunis pour l’occasion et le plaisir de tous, Xavier Amirault du Clos des Quarterons et son compère de Chouzé-sur-Loire, Laurent Herlin du domaine éponyme. De sacrés gaillards, je vous l’assure, la suite des évènements le confirmera sans conteste possible.

Maintenant, vite chez Xavier, où nous retrouverons également Laurent et Franck, complices dans la préparation de notre venue.

Q.

– Pour en savoir plus sur le travail de Laurent Herlin, c’est par ici

– Pour mieux connaître Xavier et Thierry Amirault, c’est par là

bourgueil Illuminations de Laurent Herlin

Clos des Quarterons - Thierry et Xavier Amirault - St-Nicolas-de-Bourgueil

Foudres - Domaine Lamé Delisle Boucard

Vagabondages ligériens entre amis (2) – Lamé Delisle Boucard

Et oui... Quitou Wine Travel - Touraine - Juin 2015

Et oui…

En route

Le ronronnement soporifique du car peine à couvrir le bruit familier des bouchons expulsés. Nous subissons un ciel maintenant assombri, projetant ses premières gouttes cinglantes sur les fenêtres. La route sera pluvieuse, c’est certain. L’humidité a également rejoint les verres, qui placent en cette aube enjouée le café au pâle rang des figurants.

Chacun s’extrait petit à petit des brumes du sommeil, les verres se tendent et parfois se retendent, beaucoup ayant réalisé que les précautions de principe ne servent à rien. Pas davantage que de chercher à faire bonne figure. C’est au pays de Rabelais et de la Dive bouteille que nous nous rendons, pas à une sinistre conférence de l’ANPAA.

Les bulles de Vincent Raimbault sont accueillies comme il se doit. Elles irradient un vouvray pétillant aux nuances vieil or, de grande vinosité. Un vin habillé de bulles et non une simple effervescence acidulée. Sa complicité avec les rillettes semble fonctionner mais il faut se rendre à l’évidence, peu s’y risquent.

Premiers babillements murmurés, éclats de rire, on s’anime tout doucement dans les rangs. Le cruise control de nos échanges est enclenché. Je passe chez chacun et nous nous racontons. Pour certains, il a fallu attendre bien longtemps pour que nous nous retrouvions. Presque tous les protagonistes de ce week-end se rendent coupables de récidive en participant à cette expédition. On ne la leur fait pas, ils savent que le programme sera chargé et qu’il vaut mieux entrainer l’endurance que le passage en force. Le temps est venu pour le repos, dans l’attente des joutes viniques qui se profilent.

Quand les bulles voient rouge

La Croix de Galerne - Perle rouge - Méthode traditionnelle - Cabernet franc

Domaine La Croix de Galerne – Perle rouge – Méthode traditionnelle

Quoi déjà ? Dans l’œil malicieux du coupable qui se reconnaîtra se lisent les lettres du mot apéro. La pluie est battante cette fois. Nos chauffeurs ont du mérite. Pour avoir partagé nos précédents exploits, ils savent qu’il n’y a rien à craindre en terme de débordement. C’est donc d’un œil amusé qu’ils voient sortir de la glacière les victimes suivantes. Une fraction de seconde plus tard, le chauffeur en repos m’attrape une bouteille des mains et commence le service…

Cette fois, nous rendons hommage à la Loire d’une autre manière, plus inédite. Des bulles grenat, sous forme de « Perle Rouge », du domaine de La Croix de Galerne dans le Saumurois. C’est notre premier rapprochement du week-end avec le seigneur local d’origine pourtant pyrénéenne, le cabernet franc, pour l’occasion associé au grolleau dans une méthode traditionnelle gorgée de fruit, aux doux amers en finale, sur la cerise noire et le cacao. Certains évoquent même le visage de « tanins effervescents »… Servie à 6-7°C, cette bulle se montre irrésistible. Du reste, presque personne dans la bande ne fait preuve de frilosité. On goûte au moins par curiosité et si on regoûte, c’est juste pour vérifier, par conscience professionnelle.

C’est le moment de préciser le programme à la troupe. Leur parler d’un pique-nique sur les bords du fleuve au moment où le déluge s’abat sur le car s’apparente à un exercice périlleux. Les sourires goguenards apparaissent. Reprenons une mousse rouge pour évacuer les ondes négatives. Ça marche pour un temps.

Philippe Lamé du domaine Lamé Delisle Boucard

Philippe Lamé s’explique – © Quitou.com

Un mot ensuite pour présenter notre première rencontre vigneronne. Philippe Lamé du domaine Lamé Delisle Boucard m’a été présenté par un ami cher, Gérard Garroy. C’est au cours d’une précédente incursion en Touraine avec une petite troupe parenthésienne que je l’ai rencontré pour la première fois. Une visite gravée dans ma mémoire, qui ne pouvait qu’appeler un prolongement.

Comment vous dire… Sa gouaille, son franc-parler, sa générosité et son amour de la région ont rendu la rencontre si facile. Il faut aussi parler des vins, cuvées dont au grand dam de son épouse, il se plaît malicieusement à minimiser les qualités, son humilité prenant souvent le dessus sur presque tout, sauf sur sa passion pour son métier et les rencontres qu’il permet. Je sais que notre groupe est attendu avec cet accueil convivial tourangeau qui n’est plus à démontrer et peine à dissimuler mon impatience à retrouver les vignes d’Ingrandes-de-Touraine.

La Loire, enfin…

Nous approchons du fleuve, le ciel bas semblant nous ouvrir progressivement ses nuages en guise d’accueil. A l’arrêt du car, quelques gouttes tentent encore laborieusement de nous inquiéter, en vain. Sur la berge de Langeais, les premières victuailles sont de sortie. Franck est venu nous rejoindre là, refondu dans le groupe avec douceur et un plaisir manifestement partagé. L’ Alsace avait laissé à plusieurs un petit goût de trop peu…

La Loire à Langeais - Quitou Wine Travel

La Loire à Langeais – © Quitou.com

Quand la vallée s’éclaircit, le tableau fluvial change complètement de lumière, de couleurs. L’eau, le sable, les îles, les troncs partiellement immergés… Tout se métamorphose. La vrille du sommelier chauffe, les bonnes résolutions du début ne résistant pas au plaisir provoqué par les vins d’accolades, qui claquent les langues dans le plaisir du fruit et de la simplicité.

Vingt minutes à peine nous séparent d’Ingrandes-de-Touraine, attachante petite commune où œuvre la famille de Philippe Lamé, mais aussi un couple de Belges expatriés extrêmement attachant que je conseille à chacun de rencontrer dans leur restaurant… « Vincent, Cuisinier de Campagne ». Pas assez de places malheureusement, pour accueillir notre grand groupe mais vraiment, n’hésitez pas, c’est une adresse incontournable et chaleureuse, où n’entrent que de beaux produits, et où on vous dit qu’on vous aime par le sourire et l’assiette.

Lamé Delisle Boucard, première visite vigneronne

Chai du domaine Lamé Delisle Boucard à Ingrandes-de-Touraine

Chai du domaine Lamé Delisle Boucard à Ingrandes-de-Touraine – © Quitou.com

13h, arrivée au Domaine des Chesnaies, qui s’étend sur 44 hectares, avec un âge moyen de vignes de 35 ans. Ce n’est pas rien. L’appellation Bourgueil et son flamboyant cabernet franc y sont inévitablement mis à l’honneur mais on y produit aussi un vin effervescent rosé de Loire, raison de la présence d’un peu de cabernet sauvignon (15%) sur la propriété. Nous plongeons au cœur d’une affaire de famille. Une équipe complète pour tout dire. Stéphanie, sœur de Philippe, est œnologue. Patricia, l’épouse, prend en charge le travail administratif et comptable. Eric, mari de Stéphanie, est également actif au domaine.

Philippe Lamé

© Quitou.com

Dans le grand chai manucuré, dès les premiers mots prononcés, un large sourire éclaircit rapidement le visage de Philippe. Il raconte, s’agite, se fend de quelques anecdotes, montre et démontre, met en valeur le travail d’autres vignerons, explique le cabernet franc, plonge dans le passé, refait l’histoire géologique de sa région, y associe les vins en évoquant graviers et argilo-calcaires, sort ses panneaux didactiques après s’être assuré que ça n’ennuyait personne, présente le laboratoire qui est aussi le bureau de sa sœur, expose les risques qu’il accepte de prendre et ceux qu’il n’ose pas encourir.

Il vit et raconte sa région et son chai avant de faire déguster ses crus. Le groupe est sensible à cette approche et du coup, l’impatience grandit dans les rangs. Je connais mes ouailles…

Pourtant, avant de saisir le verre, une plongée dans la cave historique du domaine s’impose. Merveilleux endroit, dont les murs pourraient certainement parler des jours entiers pour raconter ce qui s’y est partagé au fil du temps…

Cave de vieillissement du domaine Lamé Delisle Boucard

Cave du domaine Lamé Delisle Boucard – © Quitou.com

Parce qu’il faut dire à ceux qui ne l’auraient pas encore compris l’extrême générosité de cette famille et l’envie de partage, bien dissociée de l’activité de vente. C’est d’ailleurs là qu’à l’automne 2014, j’avais participé avec quelques amis précieux à une mémorable dégustation avec la famille, remontant progressivement le temps pour finir par l’un ou l’autre flacon qui avait été signé par la génération précédente. A ce moment, Philippe s’était naturellement effacé pour laisser son père reprendre la conduite de la dégustation. Et c’est en murmurant à demi-mots que celui-ci s’était laissé faire…

Dans cette caverne garnie de traces familiales du passé, les bouteilles sont alignées, reposant pour certaines depuis plus d’un siècle, dans l’atmosphère humide et fraîche dont les entrailles de Touraine ont le secret. Parmi elles, des flacons aux lignes déformées par la mousse accumulée au cours des décennies. Les plus anciens remontent à 1893…

Vieux millésimes au domaine Lamé Delisle Boucard

Vieux millésimes au domaine Lamé Delisle Boucard                                                              © Quitou.com

Dégustation vieux millésimes au domaine Lamé Delisle Boucard

De 1976 à 1949… Mémorable moment en 2014  © Quitou.com

Dégustation

Nous remontons en salle de dégustation. Une des spécialités de la maison, permise par l’étendue du vignoble, est la mise en vente sur plusieurs millésimes.

Dégustation au domaine Lamé Delisle Boucard

Le moment est venu…

Nous voyagerons de 2014 pour le plus jeune Bourgueil, tout en pulpe, issu de graviers et vinifié à basse température pour magnifier son fruit, à 2005 pour un Vieilles Vignes splendide, encore bien structuré, dont l’ossature et la trame ont totalement respecté l’expression du fruit noir. De l’allonge, de l’élégance et ce sentiment bien ancré que ce vin est loin d’avoir dit son dernier mot…

En souvenir aussi, un merveilleux Vieilles Vignes 2009, dont la bouche démonstrative a révélé un caractère ample, stylé et long, tout en maturité. Un vin hédoniste, étalant tout son panache et sa profondeur dans une finale ambitieuse. Au total, huit cuvées seront dégustées, Philippe ne résistant pas à sortir également un vieux millésime, que je n’ai pas noté mais qui je m’en souviens, avait montré un corps quelque peu aminci, non décharné toutefois.

Le Mont Sigou

Les habitudes de la troupe en terme d’achats nous sont connues. Quand la qualité et l’authenticité sont là, rien n’arrête nos sbires. J’ai encore en mémoire la tête ébahie des chauffeurs lors du premier voyage, lorsqu’ils ont vu le clark chargé de plus de 400 bouteilles sortir du chai de Christophe Camu à Chablis. Quand s’y ajoutent des prix raisonnables, le raz-de-marée est à craindre. La sanction tombe vite et chacun l’a compris, il n’y a pas que nous qui trinquerons; les amortisseurs participeront à la fête. Une balade dans les vignes s’impose, le temps de permettre la préparation des commandes.

© Quitou.com

© Quitou.com

Nous irons donc au Mont Sigou tout proche, là où se trouvent la table d’orientation dominant le vignoble de Bourgueil mais aussi le fameux tonneau pique-nique dont le domaine est si fier.

Nous nous sentons bien là, avec Philippe, et ce sera votre cas aussi, si vous passez par chez lui. Mais l’horaire est serré, il faut reprendre la route. Les cartes de crédit plutôt brûlantes et les soutes déjà bien remplies, nous réintégrons le wine-car et quittons ce premier domaine si attachant pour nous rendre à Chinon, où nous établirons notre camp de base du week-end, dans des circonstances plutôt inattendues.

Ou quand on passe de boire du rouge à voir rouge en quelques instants seulement…

Q.

 

Pour en savoir plus sur le domaine des Chesnaies – Lamé Delisle Boucard, c’est par ici.

Quitou Wine Travel en Loire

Vagabondages ligériens entre amis (1)

La Loire à Langeais - Quitou Wine Travel en Loire - Touraine - Juin 2015

La Loire à Langeais – © Quitou.com

Pourquoi là?

Tranquilles et confiantes, les rives et règes nous attendaient sans sourciller, entourant le fleuve-roi, chargé d’histoire et de nos histoires. La douceur était là, tant dans l’air encore quelque peu humide mais cotonneux et caressant la peau que dans mon plaisir intime à retrouver ces terres familières et à y emmener la troupe amie qui, une fois encore, m’avait accordé sa confiance.

La Loire, théâtre magistral de haut faits historiques, politiques, stratégiques et guerriers…

La Loire, mémoire bien vivante des transports fluviaux de jadis, si longtemps préférés à l’acheminement terrestre parce que plus sûrs et plus rentables.

La Loire aussi, terre de refuge et d’accueil des Rois de France, lorsque la vie couronnée parisienne et la démesure qui l’accompagnait se déplacèrent en Touraine, au grand dam de beaucoup, là où le destin du pays se décidait dans les recoins cachés des salles aux murs épais en pierres de tuf et autour des alignements de buis, dans des jardins savamment pensés qui permettaient une certaine discrétion. Là aussi où se tramaient nombre d’alliances et de complots et où le sort de certains hommes devenus redoutables parce que trop influents se scellait, presque toujours à leur insu.

Maurice Genevoix - RaboliotLa Loire encore, merveilleux berceau de vignes enracinées, dont le jus et les tableaux naturels furent glorifiés dans les textes par de si grands hommes de lettres.

François Rabelais, Honoré de Balzac et puis, ce merveilleux auteur local qui allait par ses mots simples et magnétisants m’ouvrir définitivement les portes du pays de la lecture, après la précieuse impulsion donnée par Henri Bosco (l’Enfant et la rivière), l’incontournable Maurice Genevoix.

Raboliot, la Forêt Perdue,… Puissants textes connectés à l’environnement, capables d’émouvoir petits et grands pour tant de motifs distincts et parfois réunis. Le reflet des eaux y est omniprésent, je m’y suis souvent laissé dériver.

La Loire également, où s’est tramée une parenthèse qui n’en a que le nom.

La Loire toujours, où fourmillent tant d’artisans vignerons, dont la plupart se placent au service de la terre qui leur a été confiée et non de leur orgueil. Terre que beaucoup mettent un point d’honneur à rendre encore plus vivante avant de la transmettre à leurs successeurs. Comme s’ils la préparaient doucement pour leurs enfants ou ceux qui voudront bien reprendre. Philippe, Laurent, Xavier, Guillaume et Adrien, comme d’autres, de plus en plus nombreux, vous faites partie de ceux-là et l’authenticité de votre démarche a touché notre joyeuse troupe.

La Loire enfin, théâtre estival pendant tant d’années de mes premières aventures et escarmouches de gamin, entre campagne, vignes, forêts et rivières, avant de devenir bien plus tard le lieu émotionnellement privilégié de mes pérégrinations viticoles. De Cosne-sur-Loire aux berges du Layon, j’y ai pas mal bourlingué, m’autorisant de temps à autre une incursion isolée jusqu’à l’Atlantique, tire-bouchon, rillettes cuites au chaudron et verre tendu remplaçant au fil des ans et sans états d’âme la canne à pêche de mon enfance, les asticots et lorsque la maladresse m’oubliait, un seau de petits vairons dont la destination unique était la poêle et un arrosage finement citronné.

Le fil de ce fleuve inspirant a toujours su m’attraper, à sa manière, au rythme de son écoulement. D’inaltérables souvenirs canailles, de précieux premiers élans vers les vignes et l’exploration quasi systématique des châteaux et de leur histoire puis, le temps passant, l’enracinement de relations privilégiées avec les acteurs du vignoble, essentiellement en Touraine mais pas seulement. Un fleuve aimé-aimant… dans le sens qui vous convient le mieux.

A l’aube du premier jour, bulles et croissants…

Au réveil du jour tant attendu, le 14 mai 2015, charger les caisses pour anticiper les risques de déshydratation de la bande, vérifier la température du vouvray pétillant prévu pour accompagner les croissants, sonder l’état des rillettes pour ceux qui oseront puis passer en revue les derniers détails de préparatifs avec Catherine, fidèle complice de nos expéditions. Ne pas traîner, la route étant longue. C’est à 6h que nous avons donné rendez-vous à nos sbires. Ils arrivent au compte-goutte, les paupières encore gonflées, certains remplaçant les poignées de main frileuses du passé par des étreintes qui disent le plaisir qu’ils éprouvent à se retrouver. A ce moment déjà, je ressens le frisson de bien-être offert par leur rassemblement.

Chargement impatient du matériel pédagogique liquide dans les soutes, instructions de route vérifiées avec nos deux chauffeurs qui ne laisseraient personne les remplacer pour nous amener à bon port. Driss, qui ne boit pas de vin, était malade disait-on au bureau. Guérison miraculeuse en une nuit par effet collatéral… Ou Lourdes-sur-Jette si vous préférez…

C’est un cœur assez léger mais malgré tout encombré par des évènements moins porteurs qui prend place au-devant du car. Les pensées me ramenant au fleuve sont un précieux baume intime posé sur les blessures vivantes. Il me hâte de fouler les berges, observer les bancs apparaître et s’immerger lentement, l’air de rien, guetter le mulet qui nargue la nasse, écouter les migrateurs bien inspirés qui ont choisi d’y faire étape.

Il me tarde de revoir un ami trop longtemps éloigné.

Notre périple peut commencer… Langeais, première étape d’un parcours de trois jours qui aurait pu durer trois semaines tant le choix des lieux et des rencontres fut difficile. Langeais la belle. Son château urbain et son pont nous attendent de même que la pluie et un Caillou pas comme les autres, du moins selon les prévisions.

Vouvray pétillant de Vincent Raimbault

© Quitou.com

Vouvray pétillant de Vincent Raimbault au petit déjeuner...

Petit déjeuner au Vouvray pétillant de Vincent Raimbault … © Quitou.com

En attendant, et sans prendre cette fois la précaution de tirer les petits rideaux pour occulter au yeux de la maréchaussée notre forfait, c’est avec le sentiment de poser un acte indispensable pour lancer véritablement notre voyage que nous faisons sauter les premiers bouchons d’une longue série, en accompagnement des croissants. Cette fois, c’est parti. Rien ne peut nous arrêter.

Une terre chaleureuse nous attend.

Q.

 

 

 

 

 

 

La Loire à Langeais

La Loire, Noël

Les sources du fleuve

Le fleuve Loire à Langeais

© Quitou

Certaines circonstances, choisies ou non, nous ramènent aux sources. Ou plutôt les font ressurgir sans préavis de là où elles s’étaient recroquevillées. A ce moment, difficile d’en maîtriser le flux. Les images présentées par le miroir du temps s’assimilent alors à un voyage qui replace quelques grains dans le sablier, peu soucieux des traces laissées par le poids des ans.

Voici ce qui m’a cueilli en ce printemps insolite, à l’heure où, succédant à la floraison, surgit un autre bourgeon, celui de la mémoire liée à une passion, qui inonde aujourd’hui encore mon parcours. Dans le reflet du rétroviseur, s’agglutinent et se superposent pêle-mêle dans un doux tumulte tant de visages aimés, de lieux recherchés, d’attentes non rencontrées, d’incompréhensions et de complicités, d’éclats de rire et de quilles vides, signes d’amitié et de partages. Tant de passions complices aussi, exprimées ou non.

Il y a si longtemps, un fleuve, un homme, quelques amis, une terre, un cépage, une démarche de travail puis, tant d’années plus tard, une femme enlevée, ouvrant bien involontairement par son retrait de si belles rencontres. Une femme dont il me plaît d’imaginer qu’elle perçoit le champ des possibles que son décès a fait surgir.

Noël

vouvray en Touraine

© Quitou

Quand sa silhouette courbée par les ans a entrouvert la porte, laissant passer deux petits yeux soupçonneux, un curieux trouble est apparu sans préavis. Je me suis demandé ce que je faisais là… Impression confirmée par une question rapide, soufflée par cette femme d’un âge vénérable, qui donnait l’impression d’avoir toujours été là. « Vous avez rendez-vous ? » Je l’ai compris rapidement, cette question n’appelait qu’une seule réponse.

C’est dans une pièce sans âme, une sorte de sas pour touristes chinois, russes ou américains que nous avons ensuite attendu. Plus qu’il n’en faut, je m’en souviens. Allions-nous traverser ce filtre ? La réputation du domaine ayant déjà largement dépassé les frontières de son vignoble, l’accès à ses acteurs n’était jamais assuré, surtout pour les jeunes amateurs sans expérience et sans moyens que nous étions. Certains membres du petit groupe inexpérimenté auquel j’appartenais envisageaient doucement un repli stratégique mais quelque chose me disait que cette option n’était pas la meilleure. Ce sentiment que nous avons tous connu de ne pas se trouver quelque part par hasard. Mais sans aucune idée de ce qui pouvait suivre…

Noël PinguetLa suite allait le confirmer. Au moment de cette visite, l’homme que nous étions venu rencontrer était au cœur de la tourmente. Une tourmente dont les remous secouent encore aujourd’hui le microcosme viticole. Il convertissait progressivement les terres qu’on lui avait confiées à la biodynamie, et était sur le point d’y basculer totalement, l’état sanitaire des parcelles qu’il avait choisies pour un test lui semblant suffisamment rassurant. La vigne y avait appris à se défendre, vis-à-vis d’agressions qui peu à peu se raréfiaient. Certains diraient plutôt qu’elle y avait appris à se relâcher, formant avec sa terre un ensemble indissociable, prêt à rendre à celui qui la soignait un fruit magnifié par les efforts déployés, les risques encourus.

Aujourd’hui, ça paraîtrait presque banal. Il y a un quart de siècle, ça l’était moins. Suivre le calendrier cosmique pour la taille, les vendanges et toutes les interventions sur la plante relevait pour beaucoup d’observateurs de signes pathologiques préoccupants.

La rencontre

Il est arrivé, serein, dégageant une assurance paisible et je m’en souviens, délivrant une immense douceur de voix. Impression assez proche de celle que j’ai ressentie lors de la rencontre parenthésienne avec Laurent Herlin et Xavier Amirault en Touraine, puis il y a quelques jours avec Adrien Pire en Saumurois. Des hommes livrant naturellement de doux contrastes qui, à l’image de nombreux cépages, ne donnent le meilleur d’eux-mêmes que dans des conditions exigeantes, pas forcément toujours favorables.

Pendant les 3 heures qu’il nous a accordées, son partage s’est réalisé par les questions qu’il nous posait. Durant mon chemin d’élève plutôt chaotique, les enseignants qui m’ont le plus apporté, marquant durablement mon parcours de leur empreinte, n’étaient pas ceux qui me gavaient de leur savoir mais plutôt ceux qui me mettaient en questionnement… Et quand est venue l’heure de s’intéresser aux auteurs, de livres et plus tard de vins, ce fut encore plus vrai.

La première question a donné le ton : « Quel est le motif de votre visite? Si c’est uniquement pour déguster, je vais chercher quelqu’un qui prendra le temps de vous faire découvrir notre gamme. Si c’est pour comprendre, et faire connaissance avec l’environnement qui accueille notre chenin, je vous accompagne. Dans les vignes ».

Chenin Touraine

Cépage Chenin en Touraine

Il faisait un froid de canard mais aucun de nous n’aurait à cet instant imaginé rester à l’abri. Cet homme déjà célèbre était donc prêt à accorder une partie de son temps aux trois jeunes audacieux que nous étions, dont le pouvoir d’achat se résumait à une équation sans aucune inconnue, dont le résultat ne devait pas être très éloigné de zéro…

Nous sommes sortis, pour une randonnée viticole que je revis en vous la partageant, parsemée d’interrogations, de rires, d’échanges et de récits parfois un peu nébuleux, il faut le dire. Passionnante humilité des plus grands… Fascinante difficulté de certains à expliquer ce qui les inonde… Je repense à cet instant aux balbutiements maladroits et si attachants de Jean-Christophe Bott en Alsace. Revenons à notre hôte. Ses doutes, sa rencontre décisive avec Jacques Puisais, célèbre œnologue, son risque de basculement vers la chimie totale au début des années 80, les freins de son beau-père, et puis, enfin, l’incommensurable joie que lui procurait son vignoble en voie d’assainissement. La confession aussi, éclairante et essentielle mais inaccessible pour moi à ce moment, qu’il lui arrivait de penser qu’il préférait encore son sol et ses plants à ses vins.

J’avais déjà mes petits carnets à l’époque, mes doigts congelés parvenaient à peine à tenir le crayon qui pourtant, glissait fébrilement sur les pages. Impossible de rendre compte ici de la totalité du contenu de ces échanges. L’homme était animé, pas exalté. Il était confiant en sa méthode mais pas en croisade. Il était aussi conforté par les critiques des experts, sans en tirer la moindre forme d’orgueil. Tout y est passé, l’achat de coccinelles, d’une vache pour ses bouses faites maison, l’observation des habitudes des prédateurs naturels de la feuille ou du fruit…

Toujours est-il qu’après deux heures qui m’avaient semblé deux minutes, c’est à trois glaçons vivants qu’il décréta : « Maintenant que vous avez apprivoisé la belle, voyons ensemble ce qu’elle nous réserve, et déshabillons-là, dans le verre».

Je compris que le parcours initiatique dans les vignes n’était rien d’autre que la clef qui permettait d’ouvrir la porte des lieux souterrains où le voyage de la vigne au verre aurait lieu.

Caves du domaine Huet - L'Echansonne

© Quitou

Plongée dans les galeries de tuffeau

haut lieu 1949 huetAu passage, à gauche, à droite, sans étiquettes mais identifiées par des ardoises scolaires écrites à la craie et partiellement recouvertes de moisissures, des centaines de bouteilles un peu partout, traces de l’histoire de la maison, dans un désordre qui n’était qu’apparent. Des millésimes qui donnaient le vertige, en moelleux bien sûr mais pas seulement.

Puis, enfin, une dégustation, mémorable, au cœur des galeries, dans les entrailles de la terre. Il y a privilégié les ½ secs, ses préférés (c’était une source de désaccord avec les nouveaux propriétaires chinois, lorsqu’il est parti). De là vient sans doute, purement affectivement, ma tendresse pour ces vins contrastés, aussi élégants et toniques que joyeux et caressants, à la longévité proverbiale, dont j’ai pris soin par la suite d’acquérir quelques flacons dans de nombreux millésimes.  Cette dégustation cosmique fut un festival, qui lui permit aussi de rendre un hommage appuyé à son beau-père car cet homme que beaucoup qualifiaient d’inaccessible ne souffrait pas d’amnésie.

Vouvray demi-sec Le Mont - Domaine Huet

© Quitou

Au moment de le quitter, une dernière question nous fut adressée : « Savez-vous ce qui me ferait le plus plaisir ? » Nous aurions tant aimé trouver cette réponse, pour ajouter à ce plaisir intime offert par le sentiment d’une magnifique rencontre presque hors du temps, mais ce n’était pas à notre portée. La réponse fusa, d’un ton plus incisif cette fois. « Que tous ces experts de salons qui jugent notre démarche se révèlent incapables de déceler par la dégustation à partir de quand le domaine est passé en biodynamie intégrale. Nous sommes au service d’une terre, pas de notre orgueil ».

C’était le 14 décembre 1990, un des plus grands millésimes que la Loire ait connu pour ses douceurs, l’année où fut officiellement converti le domaine Huet en biodynamie, à une époque où ses adeptes passaient la plupart du temps pour des illuminés en lévitation permanente.

Nous étions entourés du tuff tourangeau, dans les entrailles du sous-sol vouvrillon.

Nous étions 3 jeunes passionnés sans le sou qui avions osé franchir sans complexes la lourde porte d’un domaine emblématique.

Je n’allais le réaliser que plus tard, ce franchissement-là en appellerait quelques autres. Il en permettrait d’autres.

Noël, oui ! C’est le prénom de cet homme qui nous a consacré ce jour-là plusieurs heures de son précieux temps, probablement au mépris de ses prévisions.

Des traces vivantes

Noël Pinguet, la figure emblématique du domaine Huet, gendre de feu Monsieur Gaston, fut mon cadeau. Les traces qu’il initia sans le réaliser allaient me faire changer de route. Mon chemin de vignes était emprunté. En grande partie grâce à cet homme.

En 2012, ne pouvant renier ses convictions de travail et de commercialisation, il n’eut d’autre choix que celui du retrait, après trente-cinq ans au service d’un domaine dont il était la figure emblématique. Le cœur des hommes étant aisément corruptible, une famille américaine d’origine chinoise avait pris les rennes de la propriété et souhaitait en modifier la politique de vinification et de commercialisation. Un des plus hauts lieux d’expression de ce chenin que nous aimons tant voyait ainsi s’effacer un homme d’une invraisemblable humilité qui s’était identifié -peut-être trop- à sa terre de travail.

Il ne cherchait pas à convaincre, il expliquait et racontait.

Qu’est-il devenu ? J’aimerais le savoir. Je dois beaucoup à cet homme. Quand j’aurai retrouvé sa trace, je lui écrirai. Pour lui dire les traces de ce qu’il a induit, à son insu, par ce moment vécu il y a exactement 25 ans.

C’est aussi un peu à lui que je dois d’être parmi vous. J’ai toujours aimé la Loire. Un peu partout autour de ses bancs se nichent de jolies traces de mon chemin de vie sinueux. A Vouvray comme ailleurs. Des traces qui construisent, rassemblent, font crier, rire, lever le coude plus souvent qu’à son tour, claquer la langue, chercher l’étreinte. Des traces d’amour et d’amitié. Des traces de vie et de vigne, dont certaines ont été partagées avec mes fidèles compagnons de voyage.

Il y a peu, j’emmenais un groupe de passionnés sur les rives du fleuve-roi et dans les galeries de tuffeau. L’endroit n’est pas anodin. Durant ces trois jours, dans l’ombre de ce que nous y avons vécu ensemble se tenait Noël Pinguet, discrètement posté dans un coin intact de ma mémoire. Il a certainement pu y apprécier les complicités naturelles établies avec Laurent Herlin, Xavier Amirault du Clos des Quarterons, Guillaume et Adrien Pire du Château de Fosse-Sèche.

Ce qui réunit ces hommes est aussi ce qui nous touche : la passion pour une terre et son végétal, prolongée culturellement dans le verre.

Q.

Pour en savoir plus sur le domaine Huet – L’Echansonne, c’est par ici.

Domaine Huet - Le Haut-Lieu à Vouvray

Domaine Huet – Le Haut-Lieu à Vouvray

bourgeon vigne

Le vin d’Antoine Sanzay, la vie qui l’entoure

Un billet revenu de loin

La loire en Touraine

© Véronique Roelandt

Bords de Loire

Un décès abrupt qui nourrit la vie

Un départ qui ouvre des rencontres

Une parenthèse insolite qui les nourrit

Quelques silhouettes réunies par l’envie

Le fleuve qui ouvre ses flots

Une pierre arrachée qui fend l’eau, y trouve place

On se lève et on se bouscule

L’amitié pressentie confirmée par tous les pores

Un capteur de lumières fondu dans un groupe

Un message privé et son lien vivant

Une enveloppe brunâtre venue depuis Varrains

Telles sont les circonstances, certainement nébuleuses pour beaucoup, obscures et lumineuses à la fois, qui ont permis ce qui suit.

Jérôme et Antoine

Le film documentaire « La Vie du Vin » se veut être un accompagnant. Par tous les prismes par lesquels on le passe, c’est un accompagnant. Un passeur si vous préférez. Amateurs de spectaculaire, fanatiques d’effets spéciaux, passez votre chemin. Ici, point d’artifices, effets sonores et autres trompe-l’œil. Ici, la vie reprend le rythme du pas, des saisons, du travail. Elle nous incite à la pause, à l’abri de bien jolies racines, celles du vin.

Jérôme, l’homme d’images, accompagne Antoine, le vigneron, pendant une année de vie, une année de vigne, une année de vin. Il ne se précipite pas et choisit de le faire au rythme du cycle, tranquillement, en réfléchissant, questionnant, cherchant simplement à comprendre. Prenant son temps, il capte tout ou presque, les lieux, les effluves, les mimiques, les hésitations, l’expression des choix, le recul des acteurs face à la force du sol, la terre qui se retourne, la plante qui fait face aux éléments. Anne et Charlotte, complices, se fondent dans le rythme.

Paysage Vigne Hiver

Antoine, le vigneron, accompagne ses terres et y intervient, lucidement, avec précaution, sans certitudes mais en confiance, offrant toute son énergie et une expérience croissante au fil des millésimes à la vie de ses vignes. Il accompagne aussi le vin qui se fait, cherchant l’infusion de matière plutôt que l’extraction forcée. La pureté du fruit est à ce prix, il l’a constaté. Il tente de le vérifier et sait qu’il ne sera vraiment fixé qu’avec le recul des ans, même si les indices se montrent favorables. Antoine est à l’écoute de son végétal. Il a confiance en sa terre, c’est elle qui porte son travail et pas l’inverse.

Aimer son sol autant que sa vigne…
Ne pas marquer la cuvée mais souligner…
Quelques credos simples, tellement simples qu’ils semblent inaccessibles à beaucoup. Les vérités intimes murmurées par le vigneron nous remettent en lien avec le tangible d’une sagesse qui touche au retrait. Pourtant, la puissance est là.

L’effacement teinté d’humilité et de confiance d’Antoine Sanzay, capturé par l’œil en éveil de Jérôme Paressant. C’est ce que nous propose ce film à l’image des deux personnalités qui l’ont rendu possible. Antoine et Jérôme, simples et forts à la fois, ne cèdent rien à la valeur du fond.

Antoine Sanzay

Antoine Sanzay – © Jim Budd

Parlons vin

Lors des dossiers de dégustations consacrés aux vins du Saumurois, les cuvées du domaine Antoine Sanzay m’ont la plupart du temps captivé. Qu’elles soient servies à l’aveugle ou aient laissé tomber le masque, ça n’a rien changé. Ce sont des vins extrêmement authentiques, tant par leur finesse de fruit que par leur structure goûteuse et leur typicité variétale. Je les trouve en liaison permanente avec la terre qui leur a donné naissance, d’une élégance texturée qui en dit long sur l’esprit de la démarche. Ils en sont aussi le prolongement culturel. Je les trouve terriblement gourmands et séveux en diable, ce qui n’exclut pas la complexité. Bref, ils me plaisent et j’aime consacrer du temps à écouter ce qu’ils me murmurent. Parfois, ce chuchotement se transforme en claque, du genre de celles qu’on aime recevoir. En ce qui me concerne, c’est le cas pour la cuvée « Les Poyeux », fabuleux exemple d’un vin qui évite le piège facile de la surextraction, tout en conservant mâche, structure, équilibre et élégance de tanins au service d’un fruit épuré.

A ce jour, je n’ai pas eu l’occasion de visiter ce domaine et le regrette. Grâce au travail de l’homme d’images qui a pris le temps, beaucoup de temps, ma compréhension de ce qui s’y trame est meilleure. Ceci ne remplacera pourtant pas une expédition de découverte, que j’espère mener sans tarder, et pourquoi pas avec l’un ou l’autre ami, amoureux du fleuve-roi et des règes qui l’entourent.

Jérôme se cache peut-être derrière sa caméra pour ne pas trop se mettre en lumière. C’est le sentiment que cet homme attachant m’inspire. Antoine se cache sans doute un peu dans les coulisses de ses vins, animé par la même humilité. Ils ont tous deux choisi de s’exprimer par ce qui les inonde plus que par la prise de parole. C’est un point commun incontournable, qui explique la puissante simplicité de ce film, à regarder tranquillement dans son fauteuil, lorsqu’on cherche un peu d’apaisement, en sirotant ce qui se présente. Un beau cabernet franc gorgé de jus par exemple.

Est ici contée l’histoire d’une rencontre entre une terre et un homme. Il se trouve que des vins y naissent. Je vous propose de les prendre par la racine. La compréhension de ce que vous apprivoiserez dans le verre passe par là, j’en suis convaincu.

Laisser retomber ses pulsations quotidiennes et opter pour le rythme d’écoulement tranquille de ce film, c’est un conseil que je me suis appliqué. N’hésitez pas.

Q.

 

Pour mieux connaître le travail de Antoine Sanzay, voici sa page FB. Le mieux je crois est malgré tout de lui rendre visite…

Pour découvrir l’univers de Jérôme Paressant, c’est par ici

Voici le lien pour en savoir plus sur l’appellation Saumur-Champigny. Et voici ce qu’on trouve sur le site des Vins du val de Loire.

Les textes de Anne Graindorge nous accompagnent encore. Son départ n’y change rien. Pour les (re)découvrir, c’est ici.

Un blog au top orienté vers la Loire, celui de Jim Budd: Jim’Loire

 

sancerre - route des vignobles du coeur de France

Millésime 2013 : La Bourgogne et la Vallée de la Loire

Millésime 2013 en Bourgogne: L’année de tous les dangers…

Dans cette région, le problème est moins posé par le choix des vins à acheter que par les volumes mis en vente, qui influencent inévitablement le prix demandé pour les acquérir. La Bourgogne, lourdement victime depuis plusieurs millésimes d’une baisse de rendement forcée par les éléments climatiques, manque de vin et ne sait répondre à la demande. L’envolée des prix est quasi inévitable, pour des qualités honnêtes sans plus.

J’ai encore en mémoire le désolant spectacle de l’an passé des vignes de Pommard, Volnay et Beaune notamment, hachées en quelques minutes par la grêle, qui laissait augurer des horizons bien sombres. Solidaire, ma voiture avait à l’époque tenté de rendre l’âme sur la petite route qui sépare deux premiers crus: « Les Charmots » et « Les Grands Epenots ». Mais moi, j’ai pu réparer… L’infortune des vignerons locaux fut bien plus lourde de conséquences.

vigne grêle pommard

Après la grêle à Pommard – © V. Roelandt

quitou pommard

© V. Roelandt

 

 

 

 

 

 

 

La Bourgogne a payé un très lourd tribut au déchaînement des cieux. Compte tenu de ceci, on ne peut que saluer le niveau qualitatif de la production, signe du talent et du courage des vignerons bourguignons.

En blanc, le Chablisien fait la grimace. C’est la principale victime des caprices de la météo (soucis de maturité), avec la Côte de Beaune, très lourdement grêlée. Pour trouver des blancs francs et mûrs, mieux vaut filer vers le sud et retrouver cette dernière dans les secteurs globalement épargnés (Meursault, Chassagne) mais aussi la côte chalonnaise. Rully et Montagny me paraissent représenter de belles opportunités. Je n’ai pas goûté suffisamment de vins du Mâconnais pour émettre un avis mais il apparaît que là comme ailleurs, il a fallu beaucoup trier…

meursault - domaine Bouzereau

© V. Roelandt

En rouge, sans atteindre la qualité du millésime précédent, les vins de la Côte de Nuits tirent leur épingle du jeu, présentant des touchers de textures délicats et des équilibres appréciables. La météo y a été plus favorable. Pour la Côte de Beaune, j’opterais pour Santenay dont le millésime a nuancé la rigidité habituelle.

Mon conseil : en blanc, Meursault et en version moins onéreuse, Rully et Saint-Aubin. En rouge, Santenay et Nuits-Saint-Georges. A moindre coût, Fixin.

Soutenir les vignerons sinistrés dans les appellations suivantes en achetant leurs faibles volumes : Volnay, Pommard, Pernand-Vergelesses, Savigny-lès-Beaune.

 

La vallée de la Loire: Jongler dans les appellations et passer entre les gouttes…

Clos de La Poussie et Bué à Sancerre

Sancerre – Le Clos de La Poussie et le village de Bué – © V. Roelandt

Pour trouver des raisons de conserver son optimisme dans le vignoble ligérien, c’est dans le Centre qu’il faut se rendre. En blanc, le Pouillyssois et le Sancerrois vous attendent avec de généreuses réussites, qui contrastent fortement avec l’infortune des vignerons tourangeaux ou angevins notamment. De Tours aux portes de l’Atlantique, le ciel est resté bien sombre dans ce millésime 2013. Pluies abondantes et grêle ont retardé les maturités et déclenché les maladies. Un peu comme en Alsace, le choix du moment de la vendange a été un facteur crucial de réussite. Passer entre les gouttes et prendre le risque d’attendre une meilleure maturité, par temps instable. Tel était le défi posé aux vignerons. Métier facile pensent certains…

Ici encore plus qu’ailleurs, c’est l’année des acteurs de la vinification avant d’être celle du raisin, qui dans certains vignobles, ont été peu nombreux à rentrer au chai (Vouvray notamment).

En rouge, les dégustations de Bourgueil et St-Nicolas révèlent une grande hétérogénéité, bien compréhensible. En revanche, dans la patrie de François Rabelais à Chinon, le cabernet franc a fait face à l’adversité.

chinon

© V. Roelandt

Mon conseil : en blanc, Sancerre (les secteurs des Monts Damnés et de la côte de Chavignol ont donné de beaux résultats). Les amateurs de liquoreux angevins seraient bien avisés d’attendre des jours meilleurs. En rouge, Chinon, pour des vins concentrés (rendements diminués par les caprices météorologiques) et aptes au vieillissement en cave.

Soutenir l’appellation Vouvray, largement dévastée par la grêle…

A demain pour une expédition vers l’Aquitaine! Sous la loupe, Le Grand Sud-Ouest et le Bordelais.

Q.

Pour en savoir plus sur les orages de grêle qui ont frappé Vouvray,  voir ce précédent billet de mon blog.

Pour mesurer ce qui a frappé la Côte de Beaune, c’est par ici

Château du Breuil - Savennières 2011

Une contre-étiquette qui en dit long. Peut-être trop !

Une contre-étiquette de Savennières qui en dit long. Peut-être trop…

Vous arrive-t-il de tourner et retourner dans tous les sens la bouteille que vous allez ouvrir dans l’espoir d’y trouver quelques renseignements susceptibles de répondre à vos interrogations ?

Château du Breuil - Savennières 2011Soyons réalistes. En la matière, nos illusions sont souvent vaines.  La plupart des informations figurant sur l’étiquette et à plus forte raison la contre-étiquette se limitent généralement à des poncifs du genre « Vignerons de Père en Fils », « Elaboré dans le respect des traditions… », « Vinifié avec le plus grand soin », « Issu de nos meilleures parcelles »…

Que nous dit-on du vin dans ces lieux communs ? En fait, rien. Voici un magnifique contre-exemple de la règle générale. Malheureusement…

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Grappe du cépage chenin en Anjou

L’autre visage du chenin, ce surdoué de la Loire…

L’autre visage du chenin, ce surdoué de la Loire…

Le dossier de dégustation angevin dans lequel je suis engagé pour l’instant (et pour un certain temps encore !) me procure une irrésistible envie: celle de vous parler d’un merveilleux cépage, qui en est l’acteur principal. Mais sous un angle sans doute inhabituel.

Grappe du cépage chenin en Anjou

Grappe de chenin en Anjou

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stanley estates 2011

Sauvignon venu de loin: Au moment où je ne m’y attendais pas…

En dégustation, les coups de cœur sont, par définition, imprévisibles. Ils nous guettent au détour de chaque instant, de chaque verre, et le plus souvent lorsqu’on ne s’y attend pas. Cette attente contribue en grande partie à la magie de l’exercice.

Avant la première approche, visuelle, tout est encore à écrire et il faut le reconnaître, l’histoire manque bien souvent d’émotion, de typicité, de profondeur, de concentration, de persistance… Régulièrement, la promesse d’une robe, le charme d’un bouquet et puis… le vin parle, mais ses mots résonnent faiblement, se révèlent insipides, sans relief, sans vie… Alors, par respect pour le travail et les énergies qui lui ont prêté vie, mais aussi parce que l’exceptionnel ne peut être que rare, on le décrit, méthodiquement. Mais sans frisson. Par souci d’information.

Celui dont je vous livre le récit n’a pas dérogé à la règle. Il est arrivé ce samedi, sans prévenir, comme pour me faire oublier un ciel bien bas, digne de Brel.

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