La Loire à Langeais

La Loire, Noël

Les sources du fleuve

Le fleuve Loire à Langeais

© Quitou

Certaines circonstances, choisies ou non, nous ramènent aux sources. Ou plutôt les font ressurgir sans préavis de là où elles s’étaient recroquevillées. A ce moment, difficile d’en maîtriser le flux. Les images présentées par le miroir du temps s’assimilent alors à un voyage qui replace quelques grains dans le sablier, peu soucieux des traces laissées par le poids des ans.

Voici ce qui m’a cueilli en ce printemps insolite, à l’heure où, succédant à la floraison, surgit un autre bourgeon, celui de la mémoire liée à une passion, qui inonde aujourd’hui encore mon parcours. Dans le reflet du rétroviseur, s’agglutinent et se superposent pêle-mêle dans un doux tumulte tant de visages aimés, de lieux recherchés, d’attentes non rencontrées, d’incompréhensions et de complicités, d’éclats de rire et de quilles vides, signes d’amitié et de partages. Tant de passions complices aussi, exprimées ou non.

Il y a si longtemps, un fleuve, un homme, quelques amis, une terre, un cépage, une démarche de travail puis, tant d’années plus tard, une femme enlevée, ouvrant bien involontairement par son retrait de si belles rencontres. Une femme dont il me plaît d’imaginer qu’elle perçoit le champ des possibles que son décès a fait surgir.

Noël

vouvray en Touraine

© Quitou

Quand sa silhouette courbée par les ans a entrouvert la porte, laissant passer deux petits yeux soupçonneux, un curieux trouble est apparu sans préavis. Je me suis demandé ce que je faisais là… Impression confirmée par une question rapide, soufflée par cette femme d’un âge vénérable, qui donnait l’impression d’avoir toujours été là. « Vous avez rendez-vous ? » Je l’ai compris rapidement, cette question n’appelait qu’une seule réponse.

C’est dans une pièce sans âme, une sorte de sas pour touristes chinois, russes ou américains que nous avons ensuite attendu. Plus qu’il n’en faut, je m’en souviens. Allions-nous traverser ce filtre ? La réputation du domaine ayant déjà largement dépassé les frontières de son vignoble, l’accès à ses acteurs n’était jamais assuré, surtout pour les jeunes amateurs sans expérience et sans moyens que nous étions. Certains membres du petit groupe inexpérimenté auquel j’appartenais envisageaient doucement un repli stratégique mais quelque chose me disait que cette option n’était pas la meilleure. Ce sentiment que nous avons tous connu de ne pas se trouver quelque part par hasard. Mais sans aucune idée de ce qui pouvait suivre…

Noël PinguetLa suite allait le confirmer. Au moment de cette visite, l’homme que nous étions venu rencontrer était au cœur de la tourmente. Une tourmente dont les remous secouent encore aujourd’hui le microcosme viticole. Il convertissait progressivement les terres qu’on lui avait confiées à la biodynamie, et était sur le point d’y basculer totalement, l’état sanitaire des parcelles qu’il avait choisies pour un test lui semblant suffisamment rassurant. La vigne y avait appris à se défendre, vis-à-vis d’agressions qui peu à peu se raréfiaient. Certains diraient plutôt qu’elle y avait appris à se relâcher, formant avec sa terre un ensemble indissociable, prêt à rendre à celui qui la soignait un fruit magnifié par les efforts déployés, les risques encourus.

Aujourd’hui, ça paraîtrait presque banal. Il y a un quart de siècle, ça l’était moins. Suivre le calendrier cosmique pour la taille, les vendanges et toutes les interventions sur la plante relevait pour beaucoup d’observateurs de signes pathologiques préoccupants.

La rencontre

Il est arrivé, serein, dégageant une assurance paisible et je m’en souviens, délivrant une immense douceur de voix. Impression assez proche de celle que j’ai ressentie lors de la rencontre parenthésienne avec Laurent Herlin et Xavier Amirault en Touraine, puis il y a quelques jours avec Adrien Pire en Saumurois. Des hommes livrant naturellement de doux contrastes qui, à l’image de nombreux cépages, ne donnent le meilleur d’eux-mêmes que dans des conditions exigeantes, pas forcément toujours favorables.

Pendant les 3 heures qu’il nous a accordées, son partage s’est réalisé par les questions qu’il nous posait. Durant mon chemin d’élève plutôt chaotique, les enseignants qui m’ont le plus apporté, marquant durablement mon parcours de leur empreinte, n’étaient pas ceux qui me gavaient de leur savoir mais plutôt ceux qui me mettaient en questionnement… Et quand est venue l’heure de s’intéresser aux auteurs, de livres et plus tard de vins, ce fut encore plus vrai.

La première question a donné le ton : « Quel est le motif de votre visite? Si c’est uniquement pour déguster, je vais chercher quelqu’un qui prendra le temps de vous faire découvrir notre gamme. Si c’est pour comprendre, et faire connaissance avec l’environnement qui accueille notre chenin, je vous accompagne. Dans les vignes ».

Chenin Touraine

Cépage Chenin en Touraine

Il faisait un froid de canard mais aucun de nous n’aurait à cet instant imaginé rester à l’abri. Cet homme déjà célèbre était donc prêt à accorder une partie de son temps aux trois jeunes audacieux que nous étions, dont le pouvoir d’achat se résumait à une équation sans aucune inconnue, dont le résultat ne devait pas être très éloigné de zéro…

Nous sommes sortis, pour une randonnée viticole que je revis en vous la partageant, parsemée d’interrogations, de rires, d’échanges et de récits parfois un peu nébuleux, il faut le dire. Passionnante humilité des plus grands… Fascinante difficulté de certains à expliquer ce qui les inonde… Je repense à cet instant aux balbutiements maladroits et si attachants de Jean-Christophe Bott en Alsace. Revenons à notre hôte. Ses doutes, sa rencontre décisive avec Jacques Puisais, célèbre œnologue, son risque de basculement vers la chimie totale au début des années 80, les freins de son beau-père, et puis, enfin, l’incommensurable joie que lui procurait son vignoble en voie d’assainissement. La confession aussi, éclairante et essentielle mais inaccessible pour moi à ce moment, qu’il lui arrivait de penser qu’il préférait encore son sol et ses plants à ses vins.

J’avais déjà mes petits carnets à l’époque, mes doigts congelés parvenaient à peine à tenir le crayon qui pourtant, glissait fébrilement sur les pages. Impossible de rendre compte ici de la totalité du contenu de ces échanges. L’homme était animé, pas exalté. Il était confiant en sa méthode mais pas en croisade. Il était aussi conforté par les critiques des experts, sans en tirer la moindre forme d’orgueil. Tout y est passé, l’achat de coccinelles, d’une vache pour ses bouses faites maison, l’observation des habitudes des prédateurs naturels de la feuille ou du fruit…

Toujours est-il qu’après deux heures qui m’avaient semblé deux minutes, c’est à trois glaçons vivants qu’il décréta : « Maintenant que vous avez apprivoisé la belle, voyons ensemble ce qu’elle nous réserve, et déshabillons-là, dans le verre».

Je compris que le parcours initiatique dans les vignes n’était rien d’autre que la clef qui permettait d’ouvrir la porte des lieux souterrains où le voyage de la vigne au verre aurait lieu.

Caves du domaine Huet - L'Echansonne

© Quitou

Plongée dans les galeries de tuffeau

haut lieu 1949 huetAu passage, à gauche, à droite, sans étiquettes mais identifiées par des ardoises scolaires écrites à la craie et partiellement recouvertes de moisissures, des centaines de bouteilles un peu partout, traces de l’histoire de la maison, dans un désordre qui n’était qu’apparent. Des millésimes qui donnaient le vertige, en moelleux bien sûr mais pas seulement.

Puis, enfin, une dégustation, mémorable, au cœur des galeries, dans les entrailles de la terre. Il y a privilégié les ½ secs, ses préférés (c’était une source de désaccord avec les nouveaux propriétaires chinois, lorsqu’il est parti). De là vient sans doute, purement affectivement, ma tendresse pour ces vins contrastés, aussi élégants et toniques que joyeux et caressants, à la longévité proverbiale, dont j’ai pris soin par la suite d’acquérir quelques flacons dans de nombreux millésimes.  Cette dégustation cosmique fut un festival, qui lui permit aussi de rendre un hommage appuyé à son beau-père car cet homme que beaucoup qualifiaient d’inaccessible ne souffrait pas d’amnésie.

Vouvray demi-sec Le Mont - Domaine Huet

© Quitou

Au moment de le quitter, une dernière question nous fut adressée : « Savez-vous ce qui me ferait le plus plaisir ? » Nous aurions tant aimé trouver cette réponse, pour ajouter à ce plaisir intime offert par le sentiment d’une magnifique rencontre presque hors du temps, mais ce n’était pas à notre portée. La réponse fusa, d’un ton plus incisif cette fois. « Que tous ces experts de salons qui jugent notre démarche se révèlent incapables de déceler par la dégustation à partir de quand le domaine est passé en biodynamie intégrale. Nous sommes au service d’une terre, pas de notre orgueil ».

C’était le 14 décembre 1990, un des plus grands millésimes que la Loire ait connu pour ses douceurs, l’année où fut officiellement converti le domaine Huet en biodynamie, à une époque où ses adeptes passaient la plupart du temps pour des illuminés en lévitation permanente.

Nous étions entourés du tuff tourangeau, dans les entrailles du sous-sol vouvrillon.

Nous étions 3 jeunes passionnés sans le sou qui avions osé franchir sans complexes la lourde porte d’un domaine emblématique.

Je n’allais le réaliser que plus tard, ce franchissement-là en appellerait quelques autres. Il en permettrait d’autres.

Noël, oui ! C’est le prénom de cet homme qui nous a consacré ce jour-là plusieurs heures de son précieux temps, probablement au mépris de ses prévisions.

Des traces vivantes

Noël Pinguet, la figure emblématique du domaine Huet, gendre de feu Monsieur Gaston, fut mon cadeau. Les traces qu’il initia sans le réaliser allaient me faire changer de route. Mon chemin de vignes était emprunté. En grande partie grâce à cet homme.

En 2012, ne pouvant renier ses convictions de travail et de commercialisation, il n’eut d’autre choix que celui du retrait, après trente-cinq ans au service d’un domaine dont il était la figure emblématique. Le cœur des hommes étant aisément corruptible, une famille américaine d’origine chinoise avait pris les rennes de la propriété et souhaitait en modifier la politique de vinification et de commercialisation. Un des plus hauts lieux d’expression de ce chenin que nous aimons tant voyait ainsi s’effacer un homme d’une invraisemblable humilité qui s’était identifié -peut-être trop- à sa terre de travail.

Il ne cherchait pas à convaincre, il expliquait et racontait.

Qu’est-il devenu ? J’aimerais le savoir. Je dois beaucoup à cet homme. Quand j’aurai retrouvé sa trace, je lui écrirai. Pour lui dire les traces de ce qu’il a induit, à son insu, par ce moment vécu il y a exactement 25 ans.

C’est aussi un peu à lui que je dois d’être parmi vous. J’ai toujours aimé la Loire. Un peu partout autour de ses bancs se nichent de jolies traces de mon chemin de vie sinueux. A Vouvray comme ailleurs. Des traces qui construisent, rassemblent, font crier, rire, lever le coude plus souvent qu’à son tour, claquer la langue, chercher l’étreinte. Des traces d’amour et d’amitié. Des traces de vie et de vigne, dont certaines ont été partagées avec mes fidèles compagnons de voyage.

Il y a peu, j’emmenais un groupe de passionnés sur les rives du fleuve-roi et dans les galeries de tuffeau. L’endroit n’est pas anodin. Durant ces trois jours, dans l’ombre de ce que nous y avons vécu ensemble se tenait Noël Pinguet, discrètement posté dans un coin intact de ma mémoire. Il a certainement pu y apprécier les complicités naturelles établies avec Laurent Herlin, Xavier Amirault du Clos des Quarterons, Guillaume et Adrien Pire du Château de Fosse-Sèche.

Ce qui réunit ces hommes est aussi ce qui nous touche : la passion pour une terre et son végétal, prolongée culturellement dans le verre.

Q.

Pour en savoir plus sur le domaine Huet – L’Echansonne, c’est par ici.

Domaine Huet - Le Haut-Lieu à Vouvray

Domaine Huet – Le Haut-Lieu à Vouvray

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Le vin Bio: mythe ou réalité?

 

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« Le vin est le breuvage le plus sain et le plus hygiénique qui soit… »

louis pasteur

Louis Pasteur (1822-1895)

Lorsque dans la seconde moitié du 19ème siècle, Louis Pasteur prononça cette phrase devenue célèbre, il y a fort à parier qu’il était loin d’imaginer que son aphorisme serait si souvent mis à mal par une filière vin dont de trop nombreux acteurs aux pratiques peu scrupuleuses allaient régulièrement ternir l’image. Inutile de se voiler la face. Les scandales successifs qui ont éclaboussé le milieu viti-vinicole trouvent leur source, tant dans la soif de cupidité de certains et le non-respect d’une vraie éthique de travail que dans la nécessité de répondre à la demande croissante des buveurs d’étiquette… Continue reading