Gigondas

Gigondas, Dentelles et minéralité

«Seule, dans le monde végétal, la vigne nous rend intelligible ce qu’est la véritable saveur de la terre. Elle ressent et exprime par la grappe les secrets du sol. » (Colette)

vigne et sol

Sols graveleux – © Quitou.com

Cela paraît tellement simple, avec de si jolis mots…

Ce billet n’est pas une thèse scientifique. Cela n’entre pas dans mes compétences, loin s’en faut. Il pourrait toutefois aider ne fût-ce qu’un chouïa tous ceux qui se trouvent en difficulté pour approcher le concept de minéralité dans le vin. La compréhension des facteurs d’influence des molécules présentes dans le sol sur les perceptions sensorielles est à la portée de tous. Le vérifier est l’expérience à laquelle je vous invite.

A l’heure où le mot minéral se voit de plus en plus utilisé en dégustation, il nous importe de tenter de comprendre ce qui justifie cette place. C’est ce que nous allons tenter de faire, dans le prolongement de mon précédent billet qui introduisait le sujet et que je vous invite à découvrir, si ce n’est déjà fait.

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Masterclass minéralité Gigondas - Beervelde - Novembre 2015

© Quitou.com

Aujourd’hui, j’ai le plaisir de partager avec vous la richesse des enseignements offerts par une très intéressante initiative des vignerons de Gigondas : une Masterclass intitulée « Identification et caractérisation de la minéralité des vins de Gigondas » et « Les Dentelles de Montmirail au cœur de Gigondas : à la découverte des cinq terroirs de l’appellation », organisée en Belgique, il y a un mois.

L’annonce fait peur ? Son intitulé vous semble plutôt barbare ? Je vous invite à faire preuve de la même curiosité que celle qui m’a conduit à Beervelde, le 30 novembre dernier.

Co-animée par deux experts dont les compétences m’ont apparu très complémentaires, David Lefebvre (journaliste à l’Est Agricole et Viticole, reporter-photographe et formateur en questions viticoles, agronomiques et environnementales) et Georges Truc (géologue, spécialiste de la Vallée du Rhône), cette Masterclass a su réunir deux univers apparemment très éloignés l’un de l’autre, la science d’une part, par son prisme géologique et les perceptions sensorielles en dégustation d’autre part.

Soyons réalistes. Si les voix sont encore dissonantes lorsqu’on évoque la minéralité, c’est avant tout parce qu’une grande partie du monde du vin s’entête à refuser toute définition de la minéralité et s’obstine à lui donner une définition exclusivement sensorielle. Privilégier l’explication minérale par la présence d’éléments organiques et non par les minéraux propres au sol s’apparenterait en fait à une forme de défiance culturelle.

Cette approche essentiellement sensorielle comporte un risque majeur. « A l’inverse de nombreuses espèces animales, nous sommes des daltoniens du goût », affirme David Lefebvre. Notre système neuro-sensoriel ayant largement démontré ses limites, il paraît hasardeux, voire prétentieux, de ne compter que sur lui pour traduire efficacement nos impressions gustatives tactiles et olfactives. Par ailleurs, le caractère singulier de nos seuils de perception augmente sensiblement la difficulté à nous entendre pour utiliser des termes identiques, même lorsque nous souhaitons décrire des perceptions similaires. C’est un problème de locuteurs et non de compétences.

La sagesse nous invite dès lors à accepter le secours apporté par la science, raison pour laquelle l’expérience suivante permet déjà de placer de précieuses balises. Oui, les minéraux influencent le goût ou davantage encore, le toucher du vin en bouche lors de la dégustation.

Souhaitez-vous faire une première expérience ?

Masterclass minéralité Gigondas - Beervelde - Novembre 2015

© Quitou.com

  • Placez deux verres devant vous. Dans le premier, vous versez au ¼ de sa contenance une eau minérale très faible en sels minéraux, dans l’autre un volume identique d’une eau riche en minéraux (Evian, Contrex par exemple).
  • Dans chaque verre, introduisez une quantité égale (quelques milligrammes) de sucre.
  • Goûtez l’eau sans minéraux puis l’autre. Dans le premier verre, la perception sucrée est significative, dans l’autre, clairement en retrait.

Si vous renouvelez l’expérience avec de l’acide tartrique (+/- 3 mg) ou avec de l’alcool (10% du volume), vous arriverez à la même conclusion. La perception d’acidité sera nettement inférieure dans le second verre. Dans le dernier cas, dans le verre sans sels minéraux, la sensation d’alcool est très chaleureuse voire brûlante. Dans l’autre, l’alcool se montre harmonisé.

La première conclusion est simple : la présence de minéraux influence considérablement l’impression gustative tactile.

Partant du principe que le minéral (qui provient des racines), c’est ce qui reste du vin après « décomposition » ou « brûlage » (ce sont « les cendres du vin », précise David Lefebvre), au contraire de l’organique (qui provient de la photosynthèse), on comprend mieux pourquoi de plus en plus de vignerons tentent de souligner l’effet de cette présence minérale.

Pour y parvenir, certaines pratiques culturales sont conseillées. Il faut conserver à l’esprit que des méthodes de viticulture différentes influenceront de diverses façons, parfois diamétralement opposées, la présence minérale dans le vin. Pour que les racines parviennent à puiser les minéraux dans le sol, une règle majeure est à privilégier: il est indispensable d’y favoriser leur enfoncement. Une réduction drastique des rendements est aussi un facteur favorable pour atteindre cet objectif.

Gigondas en complice du test « minéralité »

 

Dentelles de Montmirail

Dentelles de Montmirail – © Quitou.com

Sous la conduite de Georges Truc, nous avons ensuite réalisé une seconde expérience, avec pour acteurs deux vins de Gigondas issus de terroirs très différents.

Passons aux présentations.

Au pied du massif des Dentelles de Montmirail, sur ses coteaux et pénétrant ses failles, le terroir viticole de Gigondas propose une invraisemblable diversité minérale sur à peine quelques kilomètres carrés, résultant d’un soulèvement de roches sur la faille dite « de Nîmes », survenu à la fin du Jurassique. Sous l’effet de remontée « piston » du sel et du gypse, les calcaires se sont redressés de manière plus ou moins désordonnée, offrant au regard un massif rocheux très découpé. A peine nées, les Dentelles furent balayées par le Mistral.

Les vignes s’y étagent de 100 à 500m d’altitude. Outre leur dénivelé important, leur exposition Nord Nord-Ouest et l’importante proportion de grenache dans les assemblages (70 à 80%) sont les facteurs d’influence majeurs des styles des vins.

L’expérience

Vins de Gigondas

© Quitou.com

      Sur la table, deux gigondas du même millésime, issus de deux terroirs distincts, le Domaine de Bosquets 2012 (70% grenache, 20% syrah, 7% mourvèdre et 3% cinsault) et le Domaine Montirius « Terre des Aînés » 2012 (80% syrah, 20% mourvèdre) mais aussi deux petits morceaux de citron.

      • Les vignes du domaine des Bosquets ancrent leurs racines sur un terroir de marnes bleues et calcaire, essentiellement en altitude. On note aussi la présence d’argile, très précieuse sur les versants pentus pour sa capacité à y stocker l’eau et à apporter les oligo-éléments (au contraire des plaines dans lesquelles une présence trop importante d’argile transforme facilement le sol en boue).
      • Les vignes qui ont donné naissance à la cuvée « Terre des Aînés » du domaine Montirius » poussent sur des garrigues, marnes argileuses bleues, sables et grès jaunes, sur la plaine qui s’étend au pied du massif des Dentelles. Ces sols facilitent la préhension de matières organiques.

Il importe de préciser que les deux cuvées sont encore jeunes, marquées par des tanins non encore polis et une acidité plutôt vive.

Nous allons goûter les deux vins après avoir mordillé le morceau de citron. Une évidence apparaît rapidement, dans un cas comme dans l’autre. Le fait de saturer la bouche en acidité avec l’aide de l’agrume a pour effet de concentrer le cerveau sur les autres aspects du vin. Inévitablement, les sensations de tanins (accroche en bouche) et de moelleux (sensation chaleureuse) ressortent davantage. Comment vont-elles nous parler pour ces deux cuvées ?

La perception tactile induite en bouche par les deux vins marque une différence essentielle, centrée sur la structure tannique. Cette perception induit à son tour une représentation morphologique sous forme d’image mentale.

      • Le vin des Bosquets, issu d’un terroir d’altitude, induit comme image un bloc de calcaire anguleux, un roc, les Dentelles elles-mêmes peut-être.
      • Le vin de Montirius, issu du terroir de plaine, évoque davantage une impression de galet poli, de sable qui s’écoule lentement entre les doigts. Et si l’on souhaite conserver l’image du relief, c’est plutôt une jolie colline érodée et bien arrondie qui apparaît mentalement.

On peut bien sûr aisément imaginer l’influence des choix de vinification sur la charpente du vin. Ils ne peuvent toutefois tout expliquer.

Fouloir Egrappoir

© VR

Ces images qui surgissent au moment de faire voyager le vin en bouche, et qui n’incluent aucune notion de saveurs et d’arômes, trouvent essentiellement leur explication dans la capacité de chacun des sols à transmettre au vin une constitution minérale. Ceci ne peut être traduit que par le prélèvement par la vigne de ces éléments minéraux. Le lien est donc avéré, sans contestation possible parce que vérifié tactilement dans nos bouches. Ce constat établi collégialement, il restera à chacun des dégustateurs à chercher et choisir les mots qui permettront de traduire ses perceptions sensorielles. Nous en venons naturellement à placer en retrait le terme « minéralité » et à rechercher d’autres types de descriptions.

A ce moment de l’expérience, le concept minéral me semble progressivement moins nébuleux, presque familier. Il correspond aussi à une réalité physique concrètement perçue et progressivement, l’envie de le délaisser sans regrets pour préciser les effets tactiles que les vins me procurent prend clairement le dessus. Comme si les clefs de lecture de la porte des sols se présentaient sous un jour plus aimable et accessible.

La dégustation et ses liens aux sols et sous-sols

dégustation gigondas

© Quitou.com

Nous goûterons ensuite 6 vins de domaines différents, du même millésime (2006) et issus de terroirs distincts, représentant chacun une des zones géologiques spécifiques du terroir de Gigondas.

Il s’est avéré particulièrement intéressant d’observer l’évolution de ces vins au cours du temps et d’établir les liens qui relient l’impression gustative qu’ils offrent en 2015, près de dix ans après leur naissance, et les caractéristiques des différents sols concernés.

Il serait trop long de détailler cette dégustation. Je me contenterais de deux exemples significatifs en évoquant par choix l’aspect tactile en bouche plutôt que les arômes et saveurs.

      • Le Domaine Les Teyssonières 2006. La cuvée dégustée est issue de vieilles vignes, dont certaines sont franches de pied (la présence importante de sables expliquant la difficulté qu’a rencontré le sinistre puceron Phylloxera Vastatrix pour s’y implanter). Ce cru tendre et fluide dans le sens noble du terme, a fait la démonstration que les sables sont capables d’offrir des vins de grande élégance, offrant leurs contours patinés à la résistance au temps qui passe.
      • Le Domaine Pierre Amadieu, « Le Pas de l’Aigle » 2006. Incroyablement jeune à la vue, au nez et en bouche, le vin a solidement pris place en bouche, livrant une corpulence saisissante tout en respectant le fruit. Richesse, plénitude, fraîcheur sont les maître-mots qui illustrent la dégustation de cette grande cuvée, considérablement marquée par l’empreinte d’un sous-sol à forte personnalité. La vigne y est directement installé sur un substrat marneux et les racines ne pénètrent que là où se présentent failles et fissures. La présence de nombreux éléments minéraux et l’effet de l’altitude ont considérablement renforcé la sensation de fraîcheur du vin.

Un dernier élément, et non le moindre, peut nous amener à comprendre la présence soulignée des minéraux dans le vin. Lors de la vinification, lorsqu’on fait fermenter le raisin, on passe de 300g/litre de matières organiques à 20g/litre. Il est établi que plus la matière organique se décompose, plus les minéraux se montrent présents. Ceci provoque ce qu’il est convenu d’appeler la minéralisation du vin.

Cette dimension offre au dégustateur un visage qui dépasse largement celui de l’expert décrivant les aspects visuels et olfacto-gustatifs des vins. Il devient en quelque sorte archéologue puisqu’en dégustant, il goûte la mémoire de la parcelle. A ce moment, le vin prend les traits d’un véritable fossile vivant.

Antoine Selosse résume par des mots simples et forts ce constat : « User l’organique pour révéler le minéral, c’est révéler la parcelle ».

Retenons encore que le sucre combat la minéralisation du vin? Ceci explique pourquoi les vins moelleux ou liquoreux sont moins concernés par le sujet mais aussi pourquoi la génération « coca-cola », qui pousse les vins flatteurs par leur sucre, tend à négliger les effets de minéralisation.

Par ailleurs, lorsqu’on prend en compte l’effet bloquant du SO2 sur la minéralisation, on comprend mieux pourquoi la nouvelle génération de vignerons cherche à diminuer l’utilisation du soufre dans le processus de vinification.

Parfaitement conscient qu’il ne peut exister à ce stade de conclusion définitive à la réflexion qui alimente le débat sur la minéralité, j’ai néanmoins la conviction d’avoir approché significativement ce qui, dans ce concept, peut expliquer une part de nos perceptions sensorielles en dégustation. C’est à nos deux experts du jour, David Lefebvre et Georges Truc que je le dois et leur en suis extrêmement reconnaissant. Tout ceci m’a donné une furieuse envie d’en savoir encore plus, d’aller plus loin dans la compréhension des complicités entre les sols et les vins qui y naissent.

Gigondas et les dentelles de Montmirail vus du ciel

© AOC – Gigondas

Je prolongerai donc à l’avenir mes recherches avec l’aide des professionnels du monde scientifique, de précieux alliés dans le cas qui nous occupe. Cette fois, le somptueux terroir de Gigondas était le théâtre de la réflexion. Il induit par sa richesse et sa diversité le désir d’effectuer le même type d’expérience  sur d’autres terrains de jeux: du Centre Loire au Languedoc, en passant par la Champagne, la Côte d’Or, …

Une tentative de synthèse, inévitablement très provisoire : « La minéralité est l’expression de la minéralisation du vin, de sa capacité à révéler au cours du temps les spécificités de la (des) parcelle(s) qui lui ont donné vie, le vin jouant alors le rôle de mémoire du sol. »

Q.

Pour en savoir plus sur le fabuleux terroir de Gigondas : c’est par ici ou par

sol calcaire

Minéralité, un terme ténébreux, insaisissable et fourre-tout…

La science et les sens, deux acteurs au service de la minéralité

Sol de graviers à Pessac Léognan en Gironde

Sol de graviers à Pessac Léognan en Gironde – © Quitou.com

La minéralité, terme plutôt obscur suscitant de nombreux débats passionnés, est aujourd’hui au centre de toutes les attentions. Provient-elle directement du comportement de la vigne dans le sol ou d’une composition chimique du vin ? Des deux ? Comment évolue-t-elle au fil du vieillissement de la cuvée ? Quelle sensation déclenche l’utilisation de ce mot chez les dégustateurs ? Les éléments minéraux du sol peuvent-ils réellement être transmis au raisin?

Pour en débattre, face-à-face, deux univers qu’à priori rien ne relie mais qui alimentent ensemble une passionnante réflexion pour tenter d’y voir plus clair : la science et les sens.

Après de nombreuses approches (et parfois approximations) dans le traitement du sujet, nous assistons à l’émergence des premiers éclairages scientifiques sur les perceptions sensorielles en dégustation. Il était temps car malgré des argumentations fouillées et parfois péremptoires d’experts, rien ne permet encore à ce jour d’accorder les avis. Et puis, peut-on raisonnablement imaginer qu’un viticulteur alsacien approchera la notion de lien minéral de la même manière qu’un producteur dont les vignes s’enracinent dans les calcaires du grand site de Solutré-Pouilly dans le Mâconnais ou qu’un viticulteur oublié de l’Île de Ré? Et pour les dégustateurs, qu’il est confortable, ce nom générique, qui permet aussi pour justifier l’emploi du terme de se réfugier derrière la notion de subjectivité. Quand la science vient au secours des dégustateurs… Rêve ou réalité ?

Situons d’abord l’origine de l’apparition de ce mot dans le vocabulaire largement utilisé par le monde du vin. Ce n’est qu’il y a une vingtaine d’années que le mot « minéralité » est venu enrichir le vocabulaire gustatif. Depuis, il est de plus en plus présent, chacun y allant de son explication, la plupart du temps illustrée par une image mentale déclenchée par une perception sensorielle et tactile, par définition personnelle. Dès lors, pour accorder les avis sur le sujet, c’est une drôle d’affaire. De plus, le terme est souvent galvaudé, régulièrement utilisé comme fourre-tout, essentiellement dès qu’un soupçon de fraîcheur se retrouve dans le vin.

Georges Truc, géologue de la Vallée du Rhône

Georges Truc, Géologue réputé en Vallée du Rhône – © Quitou.com

C’est pourquoi nous ne pouvons que nous réjouir de voir enfin le monde scientifique apporter son grain de sel (sic) dans ce nébuleux débat minéral. Et si nos perceptions pouvaient s’expliquer par la présence de molécules chimiques ? Ce serait si simple…

A ce jour, malgré de grandes pressions exercées par le milieu, on n’a pas encore pu démontrer de façon concluante et irréfragable de corrélation directe entre la présence de certaines molécules chimiques dans le vin et la sensation de minéralité. Des études poussées ont pourtant été diligentées, notamment par le CGSA (centre des sciences du goût et de l’alimentation). Fort heureusement affirment certains, la science ne peut toujours tout expliquer. Il n’en reste pas moins que ses éclairages argumentés s’appuyant sur une démarche empirique font aujourd’hui avancer sensiblement le débat, ce dont chaque dégustateur, amateur ou confirmé, devrait pouvoir se réjouir.

Il nous resterait alors à tenter de comprendre ce qui induit ces sensations minérales en dégustation. Mais de quoi parlons-nous exactement ? De quels arômes est-il question ?

Minéralité pour les blancs? Les Rouges? Les deux?

Pour les vins blancs, nous connaissons de célèbres exemples de vins dits « minéraux » : le riesling d’Alsace (qui irait vers l’hydrocarbure, l’odeur de fioul), le chablis (plutôt crayeux), le pouilly-fumé (allumette craquée, pierre à fusil) ou encore le muscadet (iode et sensations marines). Dans presque tous les cas, le terme de « tension en bouche » est associé à la perception minérale. Certains ouvrages évoquent même des arômes spécifiques à différents types de sous-sols : le calcaire induirait la craie humide, les marnes déclencheraient une sensation métallique (papier argenté sur la langue), le quartz et le silex induiraient une odeur de pierre à fusil…

Pouilly-Fumé "Les Deux Cailloux" 2012 du domaine Fournier

Pouilly-Fumé « Les Deux Cailloux » 2012 du domaine Fournier – © Quitou.com

Parfois, c’est en terme de style et non d’arômes que les différences se marquent. A Pouilly-Fumé par exemple, on s’accorde à reconnaitre un caractère structuré aux vins issus des terres à silex, un style plutôt parfumé et élégant pour les cuvées issues de « cris » (calcaires durs) et un profil résolument ferme et plein pour les vins nés sur les terroirs marneux.

Vigne et granit

© Quitou.com

Pour les rouges, les avis sont plus contrastés et le mot sensiblement moins utilisé par les dégustateurs. Autant le reconnaître, c’est un peu la bouteille à encre… On voit apparaître le terme « minéral » pour de nombreux cépages (cabernet franc, syrah, mourvèdre, pinot noir, …), souvent en lien avec une acidité différente que celle à laquelle nous sommes habitués mais aussi avec le sol, dans un autre registre, davantage lié aux arômes sentis ou saveurs goûtées qu’à l’aspect tactile perçu lorsque le vin entre en contact avec la bouche.

Apparaissent alors parfois les mots liés à la terre et à ce qui s’y dépose ou pousse (truffe, champignon, feuille morte, graphite, terre après la pluie, …)

On se retrouve dans ce cas assez éloigné de l’impression de fraîcheur et parfois de salinité généralement liée au terme « minéral » pour les vins blancs. Ces deux éléments sont très souvent cités pour évoquer la minéralité d’un vin. Suffisent-ils pour autant?

Quelle image associons-nous à la minéralité?

Lorsqu’on interroge les acteurs du terrain et les consommateurs sur ce qui déclenche en eux l’impression de minéralité, plusieurs axes sensoriels sont évoqués, tactiles ou gusto-olfactifs. Ce constat rend les choses complexes puisqu’il n’échappera à personne que les seuils de perceptions de chaque individu aux sensations de salinité, sucrosité, amertume ou acidité sont une affaire strictement individuelle. Par ailleurs, les études ont démontré que les experts en dégustation, les vignerons et les consommateurs n’envisagent pas le concept de minéralité sous le même angle.

Toutefois, quelques grandes lignes se tracent. Il semble par exemple établi que pour les vins blancs, la minéralité soit associée à une image de vin rectiligne, aérien, très digeste et empreint de vivacité voire de sensation saline en finale. Pour les rouges, c’est plus nébuleux, même si le lien au sol est très largement évoqué.

Nous nous retrouverions donc avec une sensation minérale plutôt tactile pour les vins blancs et davantage aromatique pour les rouges. Deux axes distincts pour une même quête. De quoi décourager les moins déterminés et engager les débats contradictoires, les avis se télescopant régulièrement, tant au sein du monde amateur que professionnel. J’imagine alors volontiers qu’il reste à chacun à s’approprier sa propre notion de la minéralité, nourrie par les vécus sensoriels personnels mais aussi par quelques éléments si possible irréfutables.

Chardonnay sur calcaires de la roche de Vergisson dans le Mâconnais

Chardonnay sur calcaires de la roche de Vergisson dans le Mâconnais – © Quitou.com

Nous éloignons-nous des complicités intimes entre cépages et sols sur lesquels ils s’enracinent? Heureusement que non, l’union indissociable entre ces deux éléments marquant fortement de son empreinte les styles des cuvées, mais aussi leur capacité à « minéraliser » au cours du vieillissement. J’y reviendrai car ceci me semble essentiel.

Deux experts passionnants à notre secours

L’occasion m’a récemment été donnée d’entrer de manière plus fouillée dans la perception concrète de la minéralité, ou plutôt de son importance en dégustation.
L’intérêt de l’expérience a résidé dans la capacité de l’exercice vécu à accorder l’ensemble des personnes présentes sur un constat, au-delà des spécificités sensorielles de chacun. Durant toute l’activité, j’étais en recherche d’images mentales abstraites car il est établi qu’en aucune manière, la minéralité ne correspond à une réalité physique. Peut-être m’y suis-je quelque peu perdu, tout au moins au début. Toujours est-il qu’au terme de la séance menée conjointement par deux experts, une conviction s’est imposée, très largement consensuelle: avant de définir la minéralité en dégustation, il est essentiel de vérifier la capacité des éléments minéraux présents dans le vin à influencer la perception de l’acidité, du moelleux et des tanins. Et là, il n’y eut pas photo.

Expérience minéralité - Masterclass Gigondas

Expérience minéralité – Masterclass Gigondas – © Quitou.com

C’était à la fin de ce mois de janvier, lors d’une Masterclass organisée par les Vignerons de Gigondas en Belgique. L’expérience que j’y ai vécue, avec l’aide de professionnels en la matière, fut passionnante. J’ai enfin pu poser de vraies balises liées à la compréhension de l’importance de la minéralité. Et nous sommes bien loin de la simple recherche de mots à introduire dans nos commentaires de dégustation.

Elle fait l’objet d’un autre billet dans le prolongement de celui-ci, qui je l’espère, vous permettra d’y voir, sentir et goûter un peu plus clair.

En attendant, en guise de préparation, pourquoi ne pas sucer des cailloux ou une craie pour prendre la mesure de ce dont on parle? En revanche, si vous n’êtes pas encore suffisamment imprégnés du sujet, inutile d’attraper deux silex et de les frotter l’un contre l’autre, longuement, les narines ouvertes…

Je vous reviens rapidement pour partager l’expérience interpellante que cette Masterclass m’a permis de vivre.

Q.

 

Pour en savoir plus sur le sujet, voici une prise de position très précise, qui a suscité des réactions et débats passionnés dans la suite de ses commentaires. c’est par ici...

 

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Rencontre truffée d’intérêt, avec des Vignerons de Caractère …

Dentelles de Montmirail

Ou comment l’utilité de la dégustation se confirme à chaque instant…

Un des aspects les plus grisants du vécu du dégustateur se trouve à coup sûr dans la capacité qu’a l’univers du vin à surprendre, faire rêver, remettre en questions les vérités supposées établies, faire vaciller d’une gorgée les préjugés et finalement, rendre caduques toutes nos velléités de sécurisation par l’immobilisme des idées, conscientes ou non. Le vin rapproche et rassemble. Il divise aussi parfois, nourrissant des débats passionnés, inondant la blogosphère, les discussions familiales, les échanges entre amis, les cavistes, les « experts », …

Un constat me semble toutefois prendre le dessus, inévitablement. Pour celui qui sait élargir ses horizons et tenir en éveil sa curiosité, le vin met avant tout en relief la compréhension des cultures, des personnalités et des biotopes, tout en favorisant le rapprochement de ceux qui lui prêtent de l’intérêt.

degustation olfactive

© 2014 Alain Reynaud

Ceci peut arriver à chaque instant, la plupart du temps au moment où on s’y attend le moins. Comment ne pas voir là l’explication du plaisir intense que ressent le dégustateur, aguerri ou non, dans la quête que représente la découverte d’une cuvée. Au moment où le verre se remplit, tout est encore possible, tout est à imaginer… Confirmations, étonnements en tous genres, remises en questions de constats pourtant maintes fois vérifiés, déceptions inattendues. L’arrêt sur image est vivement déconseillé et c’est tant mieux.

Cette capacité qu’a le vin de surprendre constitue donc incontestablement un de ses attraits majeurs. Ce constat s’est une nouvelle fois confirmé à l’occasion d’un des nombreux moments forts que j’ai récemment vécus lors du dernier salon Vinisud de Montpellier, point stratégique de rencontre du monde professionnel autour des vins méridionaux, issus des quatre coins de l’arc méditerranéen.

Les Dentelles de Montmirail, haut-lieu historique de la viticulture

Le lieu de la rencontre nous emmène dans un des plus beaux décors du sud de l’Hexagone : le secteur des Dentelles de Montmirail, berceau de plusieurs appellations qui ont gagné au fil du temps leurs lettres de noblesse. Laborieusement pour certaines d’entre elles, il faut le rappeler.

vacqueyras paysage dentelles

Dentelles de Montmirail – En arrière-plan, le Mont Ventoux

Sous l’élégance ciselée des crêtes (730 m d’altitude pour la plus haute d’entre elles, la crête de Saint-Amand) et au pied de ce massif des Baronnies balayé par le Mistral, mais aussi dans les premières zones de la plaine rhodanienne se niche un chapelet de terroirs dont les identités font déjà rêver : Beaumes-de-Venise, Gigondas, Plan de Dieu, Séguret, Rasteau, Cairanne, …

Un décor sauvage, sans concessions, minéral et tourmenté. Un décor que je ne me lasse pas d’arpenter, depuis de nombreuses années, à pied, à moto, en voiture ou même à cheval l’an passé… Lorsque l’appel des Dentelles retentit, autant le confesser, il m’est difficile d’y résister. Si vous n’y êtes pas encore allés, comblez cette lacune, vous comprendrez mieux mes élans vis-à-vis de ces terres.

Vacqueyras, où cohabitent puissance et distinction…

Au pied des crêtes, sur le territoire des communes de Vacqueyras et de Sarrians, nous retrouvons aussi Vacqueyras, ancienne appellation des Côtes-du-Rhône Villages ayant accédé au statut d’appellation contrôlée en 1990, rejoignant ainsi le cercle des crus de la vallée, au nombre de 15. Un peu trop tôt affirment certains, et je partage leur avis.

C’est l’éternel débat, celui qui alimente tant de discussions, depuis les comptoirs des cafés de villages jusqu’aux bureaux feutrés des grands décideurs de l’INAO et du Ministère de l’Agriculture. Faut-il valoriser une zone par son accès au statut d’appellation contrôlée (aujourd’hui « protégée ») en espérant que cette nouvelle donne encouragera les vignerons à en être dignes ou est-il préférable d’attendre le résultat des efforts qualitatifs locaux pour mettre en valeur leur production, et puis seulement modifier le statut de celle-ci ? On retrouve dans plusieurs régions des exemples de réussites et d’échecs relatifs correspondant aux deux orientations. Dès lors…

Vacqueyras et les Dentelles

Vacqueyras et les Dentelles – © Christophe Grilhé

Dans la région, ce sont les puissantes gelées de l’hiver 1956 qui ont modifié le visage de l’activité humaine. A partir de ce moment, les oliviers, plus sensibles que la vigne à ce fléau parce qu’ils gèlent par leur tronc avant que leurs racines ne soient touchées, ont progressivement cédé du terrain (dans tous les sens du terme) à la viticulture. On a alors choisi des cépages adaptés au biotope local, défriché un peu partout, épierré sur les premiers contreforts du massif, installé des terrasses pour éviter la brutale descente des terres vers la plaine lors des violents orages auxquels la région n’échappe pas. Bref, on a réuni les conditions pour une viticulture de qualité, pendant que les ceps les plus audacieux escaladaient les pentes…

Au sein de ce décor enchanteur de l’appellation Vacqueyras se côtoient sur une surface de 1391 hectares les caves particulières (un peu plus de 80 au dernier recensement), de tailles variables et des structures coopératives (5) dont fait partie celle que j’évoque aujourd’hui et qui dès sa création, en 1957, a souhaité annoncer la couleur par sa dénomination : « Les Vignerons de Caractère ».

Vignerons de Caractère - Vacqueyras

© 2014 Alain Reynaud

Perle de Rosé - Vignerons de Caractère - Vacqueyras

© 2014 Quitou

Dans le secteur, en appellation Vacqueyras, peu de concessions sont laissées aux vins qui n’auraient pas rougi, 5% de la production seulement leur échappant. Difficile en ce qui me concerne de le regretter, n’ayant guère eu jusqu’à présent l’occasion de me laisser emporter par des cuvées de blanc ou de rosé susceptibles de nuancer mon avis (hormis les savoureuses et amusantes mais marginales « Perles de muscat et de Rosé » des Vignerons de Caractère, qui assurent l’effervescence moelleuse du secteur).

Je ne désespère toutefois pas de rencontrer des vins qui iraient à l’encontre de ce constat, à plus forte raison depuis que j’ai appris qu’une étude géologique initiée par le syndicat avait permis d’identifier des zones favorables à la production des blancs de qualité… Voilà qui encourage les sens à rester en éveil.

Une invitation qui arrive à point nommé

Autant le préciser, l’invitation que m’a adressée Louise Massaux pour assister à l’animation « Entre Verres et Truffes » lors du salon Vinisud était une opportunité de (re)découvrir la production des Vignerons de Caractère, qui peinait à emporter mon enthousiasme depuis le milieu des années 2000, essentiellement pour des motifs de manque de régularité, d’homogénéité et surtout d’ambition…

louise massaux

Louise Massaux – © 2014 Alain Reynaud

Cette période fut pour moi l’occasion de faire plus ample connaissance avec quelques propriétés dont la qualité de production justifiait largement le statut obtenu par l’appellation. Parmi mes favoris, le domaine Le Sang des Cailloux, le domaine de Font Sarade, Le Clos de Caveau et l’inévitable Montirius (liste non exhaustive).

vignerons de caractere vacqueyras

© 2014 Quitou

C’est donc porté par une grande motivation et une réelle curiosité que je me suis rendu le mardi 25 mars sur le stand des Vignerons de Caractère de Vacqueyras. Une demi-heure auparavant, j’achevais un formidable tour d’horizon dans les terres reculées languedociennes, en compagnie des vignerons de Saint Georges d’Orques. Dur métier, vous en conviendrez…

Brève présentation de la structure mise en lumière aujourd’hui : pas moins de 80 familles de vignerons sont concernées pour une superficie globale de près de 1000 hectares de vignes, assurant un peu moins de la moitié de la production totale de l’appellation. Et depuis 2004, un engagement concret dans une approche globale de développement durable.

Tout ceci n’aurait que peu d’intérêt si le niveau des vins n’était pas à la hauteur. Dans ce domaine, j’ai pu sensiblement réviser mes tablettes. Au fil de la dégustation des différentes cuvées, un nouveau constat s’est imposé: l’image du passé était devenue quelque peu obsolète. Pas d’euphorie généralisée car l’une ou l’autre déception (de style essentiellement), mais plusieurs beaux voire très beaux flacons, qui témoignent de sélections rigoureuses, rendements angéliques et de vinifications abouties et marquées d’ambition (mais sans sur-extraction).

Un détail mais les gourmets comprendront; bravant le délicieux fumet qui s’échappait des casseroles du petit coin cuisine installé sur le stand, tentant péniblement de faire bonne figure en laissant croire qu’il laissait mes sens de marbre, j’ai pris soin de déguster les vins avant de tester les harmonies avec les préparations à base de truffe, extrêmement savoureuses par ailleurs, concoctées par la nouvelle équipe qui œuvre dans le restaurant situé au sein même de la Cave. Bon, je me suis rattrapé ensuite…

La dégustation des cuvées des Vignerons de Caractère à Vacqueyras

vin blanc vignerons de caractere

© 2014 Alain Reynaud

– Commençons par une jolie surprise, en blanc, le côtes-du-rhône « A l’Ombre des Fontaines » 2013, tout en nuances, dont la fraîcheur florale et la subtile minéralité s’associent aux fruits blancs frais dans un ensemble de texture aérienne, très tonique. Dans cette couleur, j’avoue avoir été moins convaincu par les autres cuvées dégustées, onctueuses et riches certes, de grande maturité et persistantes, mais manquant toutefois à mon sens de tension et de vivacité en bouche. C’est une question de goût, plusieurs amateurs s’appuyant sur cette même description pour louer la qualité de ces crus. Enfin, un passionnant débat s’engage naturellement autour d’une cuvée dont le dosage de barrique a divisé les dégustateurs.

Virons au rouge…

cotes du rhone - domaine de la maurelle

© 2014 Quitou

– Paré de tanins soyeux et gourmands, le côtes-du-rhône rouge 2012 du domaine de La Maurelle s’est montré moins corsé qu’annoncé. Pas de souci, cette puissance relative ayant laissé place à une grande élégance. Bel équilibre acidité/moelleux et expression fruitée (cerise, mûre) généreuse. Gourmand et enjôleur.

vacqueyras vignerons de caractere - seigneur de fontimple

© 2014 Quitou

– Vient ensuite le vacqueyras « Seigneur de Fontimple » 2012, qui démontre que vigueur et densité ne sont pas incompatibles avec l’élégance et la délicatesse de texture. En bouche, une décoction de fruits mûrs (figue, prune) et d’épices, assortis d’une touche réglissée, davantage présente dans une finale nette, épurée.

vacqueyras vignerons de caractere - Hauts de Castellas 2012

© 2014 Quitou

– Offrant une bouche complexe et profonde, plus compacte encore, le vacqueyras « Les Hauts de Castellas » 2012 se montre tramé par une vendange très mûre et enveloppée de tanins sérieux mais bien gérés. La matière, solide et noble à la fois, exprime d’intenses saveurs de baies noires confiturées, cacao, épices et léger moka en finale. Un cru ambitieux, qui illustre les options prises par la Cave.

– Toujours en vacqueyras, le domaine Carobelle 2011 m’a moins convaincu. Sans défaut, « propre » et assagi, presque tendre, mais manquant à mon sens quelque peu de relief et de définition, malgré un équilibre global appréciable.

La production des Vignerons de Caractère ne se limite pas à ces appellations. Gigondas est à une portée de bouchon et Beaumes-de-Venise à peine plus loin. Dès lors, l’occasion était belle de découvrir une cuvée dont certains font grand cas, en appellation gigondas, la cuvée « Eloquence » dans un millésime qui s’il n’a pas donné de volumes importants, n’en a pas moins livré des vins au grain élégant, serré, dotés de structures soyeuses et pour la plupart fort digestes. Dans le même millésime est annoncée en voie finale de la dégustation, l’entrée en carafe d’un vacqueyras censé être le fleuron de la gamme, « l’Absolu d’Eternité ». La tension monte autour des verres… Les deux crus, aérés, nous attendent sereinement.

beaumes de venise - les figuieres - vignerons de caractere

© 2014 Quitou

– Pour patienter encore (ou nous faire languir), un détour par le beaumes-de-venise « Les Figuières » 2012 est proposé. Bien nous en a pris. Gourmand en diable, mêlant dans un bel élan sudiste les notes fruitées (gelée de framboises, coulis de mûre) et de garrigue (thym, genièvre), ce vin enveloppé et croquant m’a séduit, tant par sa netteté en bouche que par son équilibre vivacité/gras. La fraîcheur était au rendez-vous, ce qui n’est pas toujours facile à obtenir dans le secteur. Grande convivialité et esprit rassembleur pour ce cru.

vignerons de caractere vacqueyras

© 2014 Quitou

– Le gigondas « Eloquence » 2010 est versé. Il n’attend plus que nous. Le grenache y est largement dominant, environ 75% si mes souvenirs sont bons, associé à l’inévitable syrah. Allons droit au but. Malgré de hautes ambitions affichées, ce vin n’est pas monumental (au sens littéral du terme) et là se trouve sans doute sa plus grande qualité.

Je m’explique. Beaucoup de cuvées « travaillées », produites uniquement dans les grandes années, issues de rendements angéliques, se voient appliquer des vinifications extrêmement poussées, qui donnent naissance à des vins « sur-extraits », massifs, sans doute bâtis pour la garde mais finalement difficilement accessibles et manquant globalement d’élégance et de finesse de trame.

L’œnologue de la Cave n’est pas tombé dans le piège. Le vin est certes volumineux mais sans excès. Ce n’est pas une micro-cuvée destinée à évoluer sur 10 à 15 ans. Réellement séduisant aujourd’hui, il livre une bouche suave, racée, aux tanins ne perturbant absolument pas la lecture du fruit (cassis, cerise noire, fraise). L’évolution en bouche complète la gamme par des notes subtilement grillées, suivies en finale par une touche de « javanais ». C’est vraiment très bon, tout simplement.

gigondas eloquence - vignerons de caractere

© 2014 Quitou

– Last but not least, la cuvée « l’Absolu d’Eternité » 2010, qui signe la fin du parcours (avant de déguster les petites verrines délicatement truffées) avec un retour à la spécialité de la Cave des Vignerons de Caractère, le vacqueyras. Issu de sélections parcellaires, cette cuvée « haute couture » privilégie les vieilles vignes de grenache, associées pour la circonstance à la syrah et au mourvèdre. On a ici recherché autant la densité que la distinction. Le vin déploie en bouche une texture sphérique, réussissant à faire cohabiter moelleux et fraîcheur, le tout enveloppé de tanins d’une grande suavité. Aucune lourdeur mais de la mâche, aucune sévérité mais de la corpulence… La réglisse est présente, la mûre sauvage et le sureau aussi. Les touches toastées sont perceptibles mais au service de la complexité, le fruit se trouvant respecté par l’élevage. Enfin, il me plaît de souligner l’accessibilité de ce cru (en maturité car en prix c’est une autre histoire, même si un tel travail, associé à la rareté, peut justifier son coût de 46€ départ cave).

vacqueyras absolu eternité - vignerons de caractere

© 2014 Quitou

Que retenir de l’expérience ?

Ce qui suit n’est pas une conclusion. Simplement le signe d’un principe que je tente de m’appliquer au quotidien, pas toujours avec aisance, et que je soumets à votre appréciation.

L’activité de dégustation place imperceptiblement et sans qu’on le réalise consciemment des balises qui en déplacent d’autres. De nouveaux horizons s’ouvrent mais ils referment parfois d’autres portes, des goûts se confirment ou évoluent… S’en réjouir, avant tout. Il se peut pourtant que le conditionnement, cet écueil majeur et en partie inévitable qui guette tout amateur de vin, œnophile averti ou non, prenne alors une place trop importante dans notre approche. L’expérience de dégustation de plusieurs cuvées des Vignerons de Caractère de Vacqueyras a été pour moi l’occasion de revisiter mes anciennes balises. Tout n’est pas à remettre en question mais la « mise à jour » est salutaire. Un coup de mistral sur une forme d’arrêt sur image qui ne tenait pas suffisamment compte de l’évolution de l’esprit du travail de cette cave.

Ceci en revanche, est une esquisse de conclusion. Pour éviter ce genre de situations, on n’a pas encore trouvé de meilleure solution que celle-ci : déguster davantage, sans se laisser enfermer dans les lieux communs et idées préconçues. Déguster davantage ? Comptez sur moi. Pour le maintien de l’ouverture d’esprit, je ferai comme d’habitude, mon possible…

Ce n’est donc qu’après tout cela, que j’ai plongé dans les délices de la « Rabasse ». Un joli moment, qui nous a donné l’occasion de regoûter les vins. Uniquement pour tester les accords, vous l’aurez compris.

Q.

vignerons de caractere vacqueyras

© 2014 Alain Reynaud

– L’appellation Vacqueyras se découvre également ici

– Pour en savoir plus sur les Vignerons de Caractère, c’est par ici

– Pour découvrir le blog de Louise Massaux, « Quilles de Filles », ouvrez ce lien

– Pour faire connaissance avec le travail du photographe-créateur Alain Reynaud, cliquez ici

 

Vacqueyras

Vacqueyras – © Christophe Grilhé