Gigondas

Gigondas, Dentelles et minéralité

«Seule, dans le monde végétal, la vigne nous rend intelligible ce qu’est la véritable saveur de la terre. Elle ressent et exprime par la grappe les secrets du sol. » (Colette)

vigne et sol

Sols graveleux – © Quitou.com

Cela paraît tellement simple, avec de si jolis mots…

Ce billet n’est pas une thèse scientifique. Cela n’entre pas dans mes compétences, loin s’en faut. Il pourrait toutefois aider ne fût-ce qu’un chouïa tous ceux qui se trouvent en difficulté pour approcher le concept de minéralité dans le vin. La compréhension des facteurs d’influence des molécules présentes dans le sol sur les perceptions sensorielles est à la portée de tous. Le vérifier est l’expérience à laquelle je vous invite.

A l’heure où le mot minéral se voit de plus en plus utilisé en dégustation, il nous importe de tenter de comprendre ce qui justifie cette place. C’est ce que nous allons tenter de faire, dans le prolongement de mon précédent billet qui introduisait le sujet et que je vous invite à découvrir, si ce n’est déjà fait.

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Masterclass minéralité Gigondas - Beervelde - Novembre 2015

© Quitou.com

Aujourd’hui, j’ai le plaisir de partager avec vous la richesse des enseignements offerts par une très intéressante initiative des vignerons de Gigondas : une Masterclass intitulée « Identification et caractérisation de la minéralité des vins de Gigondas » et « Les Dentelles de Montmirail au cœur de Gigondas : à la découverte des cinq terroirs de l’appellation », organisée en Belgique, il y a un mois.

L’annonce fait peur ? Son intitulé vous semble plutôt barbare ? Je vous invite à faire preuve de la même curiosité que celle qui m’a conduit à Beervelde, le 30 novembre dernier.

Co-animée par deux experts dont les compétences m’ont apparu très complémentaires, David Lefebvre (journaliste à l’Est Agricole et Viticole, reporter-photographe et formateur en questions viticoles, agronomiques et environnementales) et Georges Truc (géologue, spécialiste de la Vallée du Rhône), cette Masterclass a su réunir deux univers apparemment très éloignés l’un de l’autre, la science d’une part, par son prisme géologique et les perceptions sensorielles en dégustation d’autre part.

Soyons réalistes. Si les voix sont encore dissonantes lorsqu’on évoque la minéralité, c’est avant tout parce qu’une grande partie du monde du vin s’entête à refuser toute définition de la minéralité et s’obstine à lui donner une définition exclusivement sensorielle. Privilégier l’explication minérale par la présence d’éléments organiques et non par les minéraux propres au sol s’apparenterait en fait à une forme de défiance culturelle.

Cette approche essentiellement sensorielle comporte un risque majeur. « A l’inverse de nombreuses espèces animales, nous sommes des daltoniens du goût », affirme David Lefebvre. Notre système neuro-sensoriel ayant largement démontré ses limites, il paraît hasardeux, voire prétentieux, de ne compter que sur lui pour traduire efficacement nos impressions gustatives tactiles et olfactives. Par ailleurs, le caractère singulier de nos seuils de perception augmente sensiblement la difficulté à nous entendre pour utiliser des termes identiques, même lorsque nous souhaitons décrire des perceptions similaires. C’est un problème de locuteurs et non de compétences.

La sagesse nous invite dès lors à accepter le secours apporté par la science, raison pour laquelle l’expérience suivante permet déjà de placer de précieuses balises. Oui, les minéraux influencent le goût ou davantage encore, le toucher du vin en bouche lors de la dégustation.

Souhaitez-vous faire une première expérience ?

Masterclass minéralité Gigondas - Beervelde - Novembre 2015

© Quitou.com

  • Placez deux verres devant vous. Dans le premier, vous versez au ¼ de sa contenance une eau minérale très faible en sels minéraux, dans l’autre un volume identique d’une eau riche en minéraux (Evian, Contrex par exemple).
  • Dans chaque verre, introduisez une quantité égale (quelques milligrammes) de sucre.
  • Goûtez l’eau sans minéraux puis l’autre. Dans le premier verre, la perception sucrée est significative, dans l’autre, clairement en retrait.

Si vous renouvelez l’expérience avec de l’acide tartrique (+/- 3 mg) ou avec de l’alcool (10% du volume), vous arriverez à la même conclusion. La perception d’acidité sera nettement inférieure dans le second verre. Dans le dernier cas, dans le verre sans sels minéraux, la sensation d’alcool est très chaleureuse voire brûlante. Dans l’autre, l’alcool se montre harmonisé.

La première conclusion est simple : la présence de minéraux influence considérablement l’impression gustative tactile.

Partant du principe que le minéral (qui provient des racines), c’est ce qui reste du vin après « décomposition » ou « brûlage » (ce sont « les cendres du vin », précise David Lefebvre), au contraire de l’organique (qui provient de la photosynthèse), on comprend mieux pourquoi de plus en plus de vignerons tentent de souligner l’effet de cette présence minérale.

Pour y parvenir, certaines pratiques culturales sont conseillées. Il faut conserver à l’esprit que des méthodes de viticulture différentes influenceront de diverses façons, parfois diamétralement opposées, la présence minérale dans le vin. Pour que les racines parviennent à puiser les minéraux dans le sol, une règle majeure est à privilégier: il est indispensable d’y favoriser leur enfoncement. Une réduction drastique des rendements est aussi un facteur favorable pour atteindre cet objectif.

Gigondas en complice du test « minéralité »

 

Dentelles de Montmirail

Dentelles de Montmirail – © Quitou.com

Sous la conduite de Georges Truc, nous avons ensuite réalisé une seconde expérience, avec pour acteurs deux vins de Gigondas issus de terroirs très différents.

Passons aux présentations.

Au pied du massif des Dentelles de Montmirail, sur ses coteaux et pénétrant ses failles, le terroir viticole de Gigondas propose une invraisemblable diversité minérale sur à peine quelques kilomètres carrés, résultant d’un soulèvement de roches sur la faille dite « de Nîmes », survenu à la fin du Jurassique. Sous l’effet de remontée « piston » du sel et du gypse, les calcaires se sont redressés de manière plus ou moins désordonnée, offrant au regard un massif rocheux très découpé. A peine nées, les Dentelles furent balayées par le Mistral.

Les vignes s’y étagent de 100 à 500m d’altitude. Outre leur dénivelé important, leur exposition Nord Nord-Ouest et l’importante proportion de grenache dans les assemblages (70 à 80%) sont les facteurs d’influence majeurs des styles des vins.

L’expérience

Vins de Gigondas

© Quitou.com

      Sur la table, deux gigondas du même millésime, issus de deux terroirs distincts, le Domaine de Bosquets 2012 (70% grenache, 20% syrah, 7% mourvèdre et 3% cinsault) et le Domaine Montirius « Terre des Aînés » 2012 (80% syrah, 20% mourvèdre) mais aussi deux petits morceaux de citron.

      • Les vignes du domaine des Bosquets ancrent leurs racines sur un terroir de marnes bleues et calcaire, essentiellement en altitude. On note aussi la présence d’argile, très précieuse sur les versants pentus pour sa capacité à y stocker l’eau et à apporter les oligo-éléments (au contraire des plaines dans lesquelles une présence trop importante d’argile transforme facilement le sol en boue).
      • Les vignes qui ont donné naissance à la cuvée « Terre des Aînés » du domaine Montirius » poussent sur des garrigues, marnes argileuses bleues, sables et grès jaunes, sur la plaine qui s’étend au pied du massif des Dentelles. Ces sols facilitent la préhension de matières organiques.

Il importe de préciser que les deux cuvées sont encore jeunes, marquées par des tanins non encore polis et une acidité plutôt vive.

Nous allons goûter les deux vins après avoir mordillé le morceau de citron. Une évidence apparaît rapidement, dans un cas comme dans l’autre. Le fait de saturer la bouche en acidité avec l’aide de l’agrume a pour effet de concentrer le cerveau sur les autres aspects du vin. Inévitablement, les sensations de tanins (accroche en bouche) et de moelleux (sensation chaleureuse) ressortent davantage. Comment vont-elles nous parler pour ces deux cuvées ?

La perception tactile induite en bouche par les deux vins marque une différence essentielle, centrée sur la structure tannique. Cette perception induit à son tour une représentation morphologique sous forme d’image mentale.

      • Le vin des Bosquets, issu d’un terroir d’altitude, induit comme image un bloc de calcaire anguleux, un roc, les Dentelles elles-mêmes peut-être.
      • Le vin de Montirius, issu du terroir de plaine, évoque davantage une impression de galet poli, de sable qui s’écoule lentement entre les doigts. Et si l’on souhaite conserver l’image du relief, c’est plutôt une jolie colline érodée et bien arrondie qui apparaît mentalement.

On peut bien sûr aisément imaginer l’influence des choix de vinification sur la charpente du vin. Ils ne peuvent toutefois tout expliquer.

Fouloir Egrappoir

© VR

Ces images qui surgissent au moment de faire voyager le vin en bouche, et qui n’incluent aucune notion de saveurs et d’arômes, trouvent essentiellement leur explication dans la capacité de chacun des sols à transmettre au vin une constitution minérale. Ceci ne peut être traduit que par le prélèvement par la vigne de ces éléments minéraux. Le lien est donc avéré, sans contestation possible parce que vérifié tactilement dans nos bouches. Ce constat établi collégialement, il restera à chacun des dégustateurs à chercher et choisir les mots qui permettront de traduire ses perceptions sensorielles. Nous en venons naturellement à placer en retrait le terme « minéralité » et à rechercher d’autres types de descriptions.

A ce moment de l’expérience, le concept minéral me semble progressivement moins nébuleux, presque familier. Il correspond aussi à une réalité physique concrètement perçue et progressivement, l’envie de le délaisser sans regrets pour préciser les effets tactiles que les vins me procurent prend clairement le dessus. Comme si les clefs de lecture de la porte des sols se présentaient sous un jour plus aimable et accessible.

La dégustation et ses liens aux sols et sous-sols

dégustation gigondas

© Quitou.com

Nous goûterons ensuite 6 vins de domaines différents, du même millésime (2006) et issus de terroirs distincts, représentant chacun une des zones géologiques spécifiques du terroir de Gigondas.

Il s’est avéré particulièrement intéressant d’observer l’évolution de ces vins au cours du temps et d’établir les liens qui relient l’impression gustative qu’ils offrent en 2015, près de dix ans après leur naissance, et les caractéristiques des différents sols concernés.

Il serait trop long de détailler cette dégustation. Je me contenterais de deux exemples significatifs en évoquant par choix l’aspect tactile en bouche plutôt que les arômes et saveurs.

      • Le Domaine Les Teyssonières 2006. La cuvée dégustée est issue de vieilles vignes, dont certaines sont franches de pied (la présence importante de sables expliquant la difficulté qu’a rencontré le sinistre puceron Phylloxera Vastatrix pour s’y implanter). Ce cru tendre et fluide dans le sens noble du terme, a fait la démonstration que les sables sont capables d’offrir des vins de grande élégance, offrant leurs contours patinés à la résistance au temps qui passe.
      • Le Domaine Pierre Amadieu, « Le Pas de l’Aigle » 2006. Incroyablement jeune à la vue, au nez et en bouche, le vin a solidement pris place en bouche, livrant une corpulence saisissante tout en respectant le fruit. Richesse, plénitude, fraîcheur sont les maître-mots qui illustrent la dégustation de cette grande cuvée, considérablement marquée par l’empreinte d’un sous-sol à forte personnalité. La vigne y est directement installé sur un substrat marneux et les racines ne pénètrent que là où se présentent failles et fissures. La présence de nombreux éléments minéraux et l’effet de l’altitude ont considérablement renforcé la sensation de fraîcheur du vin.

Un dernier élément, et non le moindre, peut nous amener à comprendre la présence soulignée des minéraux dans le vin. Lors de la vinification, lorsqu’on fait fermenter le raisin, on passe de 300g/litre de matières organiques à 20g/litre. Il est établi que plus la matière organique se décompose, plus les minéraux se montrent présents. Ceci provoque ce qu’il est convenu d’appeler la minéralisation du vin.

Cette dimension offre au dégustateur un visage qui dépasse largement celui de l’expert décrivant les aspects visuels et olfacto-gustatifs des vins. Il devient en quelque sorte archéologue puisqu’en dégustant, il goûte la mémoire de la parcelle. A ce moment, le vin prend les traits d’un véritable fossile vivant.

Antoine Selosse résume par des mots simples et forts ce constat : « User l’organique pour révéler le minéral, c’est révéler la parcelle ».

Retenons encore que le sucre combat la minéralisation du vin? Ceci explique pourquoi les vins moelleux ou liquoreux sont moins concernés par le sujet mais aussi pourquoi la génération « coca-cola », qui pousse les vins flatteurs par leur sucre, tend à négliger les effets de minéralisation.

Par ailleurs, lorsqu’on prend en compte l’effet bloquant du SO2 sur la minéralisation, on comprend mieux pourquoi la nouvelle génération de vignerons cherche à diminuer l’utilisation du soufre dans le processus de vinification.

Parfaitement conscient qu’il ne peut exister à ce stade de conclusion définitive à la réflexion qui alimente le débat sur la minéralité, j’ai néanmoins la conviction d’avoir approché significativement ce qui, dans ce concept, peut expliquer une part de nos perceptions sensorielles en dégustation. C’est à nos deux experts du jour, David Lefebvre et Georges Truc que je le dois et leur en suis extrêmement reconnaissant. Tout ceci m’a donné une furieuse envie d’en savoir encore plus, d’aller plus loin dans la compréhension des complicités entre les sols et les vins qui y naissent.

Gigondas et les dentelles de Montmirail vus du ciel

© AOC – Gigondas

Je prolongerai donc à l’avenir mes recherches avec l’aide des professionnels du monde scientifique, de précieux alliés dans le cas qui nous occupe. Cette fois, le somptueux terroir de Gigondas était le théâtre de la réflexion. Il induit par sa richesse et sa diversité le désir d’effectuer le même type d’expérience  sur d’autres terrains de jeux: du Centre Loire au Languedoc, en passant par la Champagne, la Côte d’Or, …

Une tentative de synthèse, inévitablement très provisoire : « La minéralité est l’expression de la minéralisation du vin, de sa capacité à révéler au cours du temps les spécificités de la (des) parcelle(s) qui lui ont donné vie, le vin jouant alors le rôle de mémoire du sol. »

Q.

Pour en savoir plus sur le fabuleux terroir de Gigondas : c’est par ici ou par

sol calcaire

Minéralité, un terme ténébreux, insaisissable et fourre-tout…

La science et les sens, deux acteurs au service de la minéralité

Sol de graviers à Pessac Léognan en Gironde

Sol de graviers à Pessac Léognan en Gironde – © Quitou.com

La minéralité, terme plutôt obscur suscitant de nombreux débats passionnés, est aujourd’hui au centre de toutes les attentions. Provient-elle directement du comportement de la vigne dans le sol ou d’une composition chimique du vin ? Des deux ? Comment évolue-t-elle au fil du vieillissement de la cuvée ? Quelle sensation déclenche l’utilisation de ce mot chez les dégustateurs ? Les éléments minéraux du sol peuvent-ils réellement être transmis au raisin?

Pour en débattre, face-à-face, deux univers qu’à priori rien ne relie mais qui alimentent ensemble une passionnante réflexion pour tenter d’y voir plus clair : la science et les sens.

Après de nombreuses approches (et parfois approximations) dans le traitement du sujet, nous assistons à l’émergence des premiers éclairages scientifiques sur les perceptions sensorielles en dégustation. Il était temps car malgré des argumentations fouillées et parfois péremptoires d’experts, rien ne permet encore à ce jour d’accorder les avis. Et puis, peut-on raisonnablement imaginer qu’un viticulteur alsacien approchera la notion de lien minéral de la même manière qu’un producteur dont les vignes s’enracinent dans les calcaires du grand site de Solutré-Pouilly dans le Mâconnais ou qu’un viticulteur oublié de l’Île de Ré? Et pour les dégustateurs, qu’il est confortable, ce nom générique, qui permet aussi pour justifier l’emploi du terme de se réfugier derrière la notion de subjectivité. Quand la science vient au secours des dégustateurs… Rêve ou réalité ?

Situons d’abord l’origine de l’apparition de ce mot dans le vocabulaire largement utilisé par le monde du vin. Ce n’est qu’il y a une vingtaine d’années que le mot « minéralité » est venu enrichir le vocabulaire gustatif. Depuis, il est de plus en plus présent, chacun y allant de son explication, la plupart du temps illustrée par une image mentale déclenchée par une perception sensorielle et tactile, par définition personnelle. Dès lors, pour accorder les avis sur le sujet, c’est une drôle d’affaire. De plus, le terme est souvent galvaudé, régulièrement utilisé comme fourre-tout, essentiellement dès qu’un soupçon de fraîcheur se retrouve dans le vin.

Georges Truc, géologue de la Vallée du Rhône

Georges Truc, Géologue réputé en Vallée du Rhône – © Quitou.com

C’est pourquoi nous ne pouvons que nous réjouir de voir enfin le monde scientifique apporter son grain de sel (sic) dans ce nébuleux débat minéral. Et si nos perceptions pouvaient s’expliquer par la présence de molécules chimiques ? Ce serait si simple…

A ce jour, malgré de grandes pressions exercées par le milieu, on n’a pas encore pu démontrer de façon concluante et irréfragable de corrélation directe entre la présence de certaines molécules chimiques dans le vin et la sensation de minéralité. Des études poussées ont pourtant été diligentées, notamment par le CGSA (centre des sciences du goût et de l’alimentation). Fort heureusement affirment certains, la science ne peut toujours tout expliquer. Il n’en reste pas moins que ses éclairages argumentés s’appuyant sur une démarche empirique font aujourd’hui avancer sensiblement le débat, ce dont chaque dégustateur, amateur ou confirmé, devrait pouvoir se réjouir.

Il nous resterait alors à tenter de comprendre ce qui induit ces sensations minérales en dégustation. Mais de quoi parlons-nous exactement ? De quels arômes est-il question ?

Minéralité pour les blancs? Les Rouges? Les deux?

Pour les vins blancs, nous connaissons de célèbres exemples de vins dits « minéraux » : le riesling d’Alsace (qui irait vers l’hydrocarbure, l’odeur de fioul), le chablis (plutôt crayeux), le pouilly-fumé (allumette craquée, pierre à fusil) ou encore le muscadet (iode et sensations marines). Dans presque tous les cas, le terme de « tension en bouche » est associé à la perception minérale. Certains ouvrages évoquent même des arômes spécifiques à différents types de sous-sols : le calcaire induirait la craie humide, les marnes déclencheraient une sensation métallique (papier argenté sur la langue), le quartz et le silex induiraient une odeur de pierre à fusil…

Pouilly-Fumé "Les Deux Cailloux" 2012 du domaine Fournier

Pouilly-Fumé « Les Deux Cailloux » 2012 du domaine Fournier – © Quitou.com

Parfois, c’est en terme de style et non d’arômes que les différences se marquent. A Pouilly-Fumé par exemple, on s’accorde à reconnaitre un caractère structuré aux vins issus des terres à silex, un style plutôt parfumé et élégant pour les cuvées issues de « cris » (calcaires durs) et un profil résolument ferme et plein pour les vins nés sur les terroirs marneux.

Vigne et granit

© Quitou.com

Pour les rouges, les avis sont plus contrastés et le mot sensiblement moins utilisé par les dégustateurs. Autant le reconnaître, c’est un peu la bouteille à encre… On voit apparaître le terme « minéral » pour de nombreux cépages (cabernet franc, syrah, mourvèdre, pinot noir, …), souvent en lien avec une acidité différente que celle à laquelle nous sommes habitués mais aussi avec le sol, dans un autre registre, davantage lié aux arômes sentis ou saveurs goûtées qu’à l’aspect tactile perçu lorsque le vin entre en contact avec la bouche.

Apparaissent alors parfois les mots liés à la terre et à ce qui s’y dépose ou pousse (truffe, champignon, feuille morte, graphite, terre après la pluie, …)

On se retrouve dans ce cas assez éloigné de l’impression de fraîcheur et parfois de salinité généralement liée au terme « minéral » pour les vins blancs. Ces deux éléments sont très souvent cités pour évoquer la minéralité d’un vin. Suffisent-ils pour autant?

Quelle image associons-nous à la minéralité?

Lorsqu’on interroge les acteurs du terrain et les consommateurs sur ce qui déclenche en eux l’impression de minéralité, plusieurs axes sensoriels sont évoqués, tactiles ou gusto-olfactifs. Ce constat rend les choses complexes puisqu’il n’échappera à personne que les seuils de perceptions de chaque individu aux sensations de salinité, sucrosité, amertume ou acidité sont une affaire strictement individuelle. Par ailleurs, les études ont démontré que les experts en dégustation, les vignerons et les consommateurs n’envisagent pas le concept de minéralité sous le même angle.

Toutefois, quelques grandes lignes se tracent. Il semble par exemple établi que pour les vins blancs, la minéralité soit associée à une image de vin rectiligne, aérien, très digeste et empreint de vivacité voire de sensation saline en finale. Pour les rouges, c’est plus nébuleux, même si le lien au sol est très largement évoqué.

Nous nous retrouverions donc avec une sensation minérale plutôt tactile pour les vins blancs et davantage aromatique pour les rouges. Deux axes distincts pour une même quête. De quoi décourager les moins déterminés et engager les débats contradictoires, les avis se télescopant régulièrement, tant au sein du monde amateur que professionnel. J’imagine alors volontiers qu’il reste à chacun à s’approprier sa propre notion de la minéralité, nourrie par les vécus sensoriels personnels mais aussi par quelques éléments si possible irréfutables.

Chardonnay sur calcaires de la roche de Vergisson dans le Mâconnais

Chardonnay sur calcaires de la roche de Vergisson dans le Mâconnais – © Quitou.com

Nous éloignons-nous des complicités intimes entre cépages et sols sur lesquels ils s’enracinent? Heureusement que non, l’union indissociable entre ces deux éléments marquant fortement de son empreinte les styles des cuvées, mais aussi leur capacité à « minéraliser » au cours du vieillissement. J’y reviendrai car ceci me semble essentiel.

Deux experts passionnants à notre secours

L’occasion m’a récemment été donnée d’entrer de manière plus fouillée dans la perception concrète de la minéralité, ou plutôt de son importance en dégustation.
L’intérêt de l’expérience a résidé dans la capacité de l’exercice vécu à accorder l’ensemble des personnes présentes sur un constat, au-delà des spécificités sensorielles de chacun. Durant toute l’activité, j’étais en recherche d’images mentales abstraites car il est établi qu’en aucune manière, la minéralité ne correspond à une réalité physique. Peut-être m’y suis-je quelque peu perdu, tout au moins au début. Toujours est-il qu’au terme de la séance menée conjointement par deux experts, une conviction s’est imposée, très largement consensuelle: avant de définir la minéralité en dégustation, il est essentiel de vérifier la capacité des éléments minéraux présents dans le vin à influencer la perception de l’acidité, du moelleux et des tanins. Et là, il n’y eut pas photo.

Expérience minéralité - Masterclass Gigondas

Expérience minéralité – Masterclass Gigondas – © Quitou.com

C’était à la fin de ce mois de janvier, lors d’une Masterclass organisée par les Vignerons de Gigondas en Belgique. L’expérience que j’y ai vécue, avec l’aide de professionnels en la matière, fut passionnante. J’ai enfin pu poser de vraies balises liées à la compréhension de l’importance de la minéralité. Et nous sommes bien loin de la simple recherche de mots à introduire dans nos commentaires de dégustation.

Elle fait l’objet d’un autre billet dans le prolongement de celui-ci, qui je l’espère, vous permettra d’y voir, sentir et goûter un peu plus clair.

En attendant, en guise de préparation, pourquoi ne pas sucer des cailloux ou une craie pour prendre la mesure de ce dont on parle? En revanche, si vous n’êtes pas encore suffisamment imprégnés du sujet, inutile d’attraper deux silex et de les frotter l’un contre l’autre, longuement, les narines ouvertes…

Je vous reviens rapidement pour partager l’expérience interpellante que cette Masterclass m’a permis de vivre.

Q.

 

Pour en savoir plus sur le sujet, voici une prise de position très précise, qui a suscité des réactions et débats passionnés dans la suite de ses commentaires. c’est par ici...

 

stanley estates 2011

Sauvignon venu de loin: Au moment où je ne m’y attendais pas…

En dégustation, les coups de cœur sont, par définition, imprévisibles. Ils nous guettent au détour de chaque instant, de chaque verre, et le plus souvent lorsqu’on ne s’y attend pas. Cette attente contribue en grande partie à la magie de l’exercice.

Avant la première approche, visuelle, tout est encore à écrire et il faut le reconnaître, l’histoire manque bien souvent d’émotion, de typicité, de profondeur, de concentration, de persistance… Régulièrement, la promesse d’une robe, le charme d’un bouquet et puis… le vin parle, mais ses mots résonnent faiblement, se révèlent insipides, sans relief, sans vie… Alors, par respect pour le travail et les énergies qui lui ont prêté vie, mais aussi parce que l’exceptionnel ne peut être que rare, on le décrit, méthodiquement. Mais sans frisson. Par souci d’information.

Celui dont je vous livre le récit n’a pas dérogé à la règle. Il est arrivé ce samedi, sans prévenir, comme pour me faire oublier un ciel bien bas, digne de Brel.

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