Foudres - Domaine Lamé Delisle Boucard

Vagabondages ligériens entre amis (2) – Lamé Delisle Boucard

Et oui... Quitou Wine Travel - Touraine - Juin 2015

Et oui…

En route

Le ronronnement soporifique du car peine à couvrir le bruit familier des bouchons expulsés. Nous subissons un ciel maintenant assombri, projetant ses premières gouttes cinglantes sur les fenêtres. La route sera pluvieuse, c’est certain. L’humidité a également rejoint les verres, qui placent en cette aube enjouée le café au pâle rang des figurants.

Chacun s’extrait petit à petit des brumes du sommeil, les verres se tendent et parfois se retendent, beaucoup ayant réalisé que les précautions de principe ne servent à rien. Pas davantage que de chercher à faire bonne figure. C’est au pays de Rabelais et de la Dive bouteille que nous nous rendons, pas à une sinistre conférence de l’ANPAA.

Les bulles de Vincent Raimbault sont accueillies comme il se doit. Elles irradient un vouvray pétillant aux nuances vieil or, de grande vinosité. Un vin habillé de bulles et non une simple effervescence acidulée. Sa complicité avec les rillettes semble fonctionner mais il faut se rendre à l’évidence, peu s’y risquent.

Premiers babillements murmurés, éclats de rire, on s’anime tout doucement dans les rangs. Le cruise control de nos échanges est enclenché. Je passe chez chacun et nous nous racontons. Pour certains, il a fallu attendre bien longtemps pour que nous nous retrouvions. Presque tous les protagonistes de ce week-end se rendent coupables de récidive en participant à cette expédition. On ne la leur fait pas, ils savent que le programme sera chargé et qu’il vaut mieux entrainer l’endurance que le passage en force. Le temps est venu pour le repos, dans l’attente des joutes viniques qui se profilent.

Quand les bulles voient rouge

La Croix de Galerne - Perle rouge - Méthode traditionnelle - Cabernet franc

Domaine La Croix de Galerne – Perle rouge – Méthode traditionnelle

Quoi déjà ? Dans l’œil malicieux du coupable qui se reconnaîtra se lisent les lettres du mot apéro. La pluie est battante cette fois. Nos chauffeurs ont du mérite. Pour avoir partagé nos précédents exploits, ils savent qu’il n’y a rien à craindre en terme de débordement. C’est donc d’un œil amusé qu’ils voient sortir de la glacière les victimes suivantes. Une fraction de seconde plus tard, le chauffeur en repos m’attrape une bouteille des mains et commence le service…

Cette fois, nous rendons hommage à la Loire d’une autre manière, plus inédite. Des bulles grenat, sous forme de « Perle Rouge », du domaine de La Croix de Galerne dans le Saumurois. C’est notre premier rapprochement du week-end avec le seigneur local d’origine pourtant pyrénéenne, le cabernet franc, pour l’occasion associé au grolleau dans une méthode traditionnelle gorgée de fruit, aux doux amers en finale, sur la cerise noire et le cacao. Certains évoquent même le visage de « tanins effervescents »… Servie à 6-7°C, cette bulle se montre irrésistible. Du reste, presque personne dans la bande ne fait preuve de frilosité. On goûte au moins par curiosité et si on regoûte, c’est juste pour vérifier, par conscience professionnelle.

C’est le moment de préciser le programme à la troupe. Leur parler d’un pique-nique sur les bords du fleuve au moment où le déluge s’abat sur le car s’apparente à un exercice périlleux. Les sourires goguenards apparaissent. Reprenons une mousse rouge pour évacuer les ondes négatives. Ça marche pour un temps.

Philippe Lamé du domaine Lamé Delisle Boucard

Philippe Lamé s’explique – © Quitou.com

Un mot ensuite pour présenter notre première rencontre vigneronne. Philippe Lamé du domaine Lamé Delisle Boucard m’a été présenté par un ami cher, Gérard Garroy. C’est au cours d’une précédente incursion en Touraine avec une petite troupe parenthésienne que je l’ai rencontré pour la première fois. Une visite gravée dans ma mémoire, qui ne pouvait qu’appeler un prolongement.

Comment vous dire… Sa gouaille, son franc-parler, sa générosité et son amour de la région ont rendu la rencontre si facile. Il faut aussi parler des vins, cuvées dont au grand dam de son épouse, il se plaît malicieusement à minimiser les qualités, son humilité prenant souvent le dessus sur presque tout, sauf sur sa passion pour son métier et les rencontres qu’il permet. Je sais que notre groupe est attendu avec cet accueil convivial tourangeau qui n’est plus à démontrer et peine à dissimuler mon impatience à retrouver les vignes d’Ingrandes-de-Touraine.

La Loire, enfin…

Nous approchons du fleuve, le ciel bas semblant nous ouvrir progressivement ses nuages en guise d’accueil. A l’arrêt du car, quelques gouttes tentent encore laborieusement de nous inquiéter, en vain. Sur la berge de Langeais, les premières victuailles sont de sortie. Franck est venu nous rejoindre là, refondu dans le groupe avec douceur et un plaisir manifestement partagé. L’ Alsace avait laissé à plusieurs un petit goût de trop peu…

La Loire à Langeais - Quitou Wine Travel

La Loire à Langeais – © Quitou.com

Quand la vallée s’éclaircit, le tableau fluvial change complètement de lumière, de couleurs. L’eau, le sable, les îles, les troncs partiellement immergés… Tout se métamorphose. La vrille du sommelier chauffe, les bonnes résolutions du début ne résistant pas au plaisir provoqué par les vins d’accolades, qui claquent les langues dans le plaisir du fruit et de la simplicité.

Vingt minutes à peine nous séparent d’Ingrandes-de-Touraine, attachante petite commune où œuvre la famille de Philippe Lamé, mais aussi un couple de Belges expatriés extrêmement attachant que je conseille à chacun de rencontrer dans leur restaurant… « Vincent, Cuisinier de Campagne ». Pas assez de places malheureusement, pour accueillir notre grand groupe mais vraiment, n’hésitez pas, c’est une adresse incontournable et chaleureuse, où n’entrent que de beaux produits, et où on vous dit qu’on vous aime par le sourire et l’assiette.

Lamé Delisle Boucard, première visite vigneronne

Chai du domaine Lamé Delisle Boucard à Ingrandes-de-Touraine

Chai du domaine Lamé Delisle Boucard à Ingrandes-de-Touraine – © Quitou.com

13h, arrivée au Domaine des Chesnaies, qui s’étend sur 44 hectares, avec un âge moyen de vignes de 35 ans. Ce n’est pas rien. L’appellation Bourgueil et son flamboyant cabernet franc y sont inévitablement mis à l’honneur mais on y produit aussi un vin effervescent rosé de Loire, raison de la présence d’un peu de cabernet sauvignon (15%) sur la propriété. Nous plongeons au cœur d’une affaire de famille. Une équipe complète pour tout dire. Stéphanie, sœur de Philippe, est œnologue. Patricia, l’épouse, prend en charge le travail administratif et comptable. Eric, mari de Stéphanie, est également actif au domaine.

Philippe Lamé

© Quitou.com

Dans le grand chai manucuré, dès les premiers mots prononcés, un large sourire éclaircit rapidement le visage de Philippe. Il raconte, s’agite, se fend de quelques anecdotes, montre et démontre, met en valeur le travail d’autres vignerons, explique le cabernet franc, plonge dans le passé, refait l’histoire géologique de sa région, y associe les vins en évoquant graviers et argilo-calcaires, sort ses panneaux didactiques après s’être assuré que ça n’ennuyait personne, présente le laboratoire qui est aussi le bureau de sa sœur, expose les risques qu’il accepte de prendre et ceux qu’il n’ose pas encourir.

Il vit et raconte sa région et son chai avant de faire déguster ses crus. Le groupe est sensible à cette approche et du coup, l’impatience grandit dans les rangs. Je connais mes ouailles…

Pourtant, avant de saisir le verre, une plongée dans la cave historique du domaine s’impose. Merveilleux endroit, dont les murs pourraient certainement parler des jours entiers pour raconter ce qui s’y est partagé au fil du temps…

Cave de vieillissement du domaine Lamé Delisle Boucard

Cave du domaine Lamé Delisle Boucard – © Quitou.com

Parce qu’il faut dire à ceux qui ne l’auraient pas encore compris l’extrême générosité de cette famille et l’envie de partage, bien dissociée de l’activité de vente. C’est d’ailleurs là qu’à l’automne 2014, j’avais participé avec quelques amis précieux à une mémorable dégustation avec la famille, remontant progressivement le temps pour finir par l’un ou l’autre flacon qui avait été signé par la génération précédente. A ce moment, Philippe s’était naturellement effacé pour laisser son père reprendre la conduite de la dégustation. Et c’est en murmurant à demi-mots que celui-ci s’était laissé faire…

Dans cette caverne garnie de traces familiales du passé, les bouteilles sont alignées, reposant pour certaines depuis plus d’un siècle, dans l’atmosphère humide et fraîche dont les entrailles de Touraine ont le secret. Parmi elles, des flacons aux lignes déformées par la mousse accumulée au cours des décennies. Les plus anciens remontent à 1893…

Vieux millésimes au domaine Lamé Delisle Boucard

Vieux millésimes au domaine Lamé Delisle Boucard                                                              © Quitou.com

Dégustation vieux millésimes au domaine Lamé Delisle Boucard

De 1976 à 1949… Mémorable moment en 2014  © Quitou.com

Dégustation

Nous remontons en salle de dégustation. Une des spécialités de la maison, permise par l’étendue du vignoble, est la mise en vente sur plusieurs millésimes.

Dégustation au domaine Lamé Delisle Boucard

Le moment est venu…

Nous voyagerons de 2014 pour le plus jeune Bourgueil, tout en pulpe, issu de graviers et vinifié à basse température pour magnifier son fruit, à 2005 pour un Vieilles Vignes splendide, encore bien structuré, dont l’ossature et la trame ont totalement respecté l’expression du fruit noir. De l’allonge, de l’élégance et ce sentiment bien ancré que ce vin est loin d’avoir dit son dernier mot…

En souvenir aussi, un merveilleux Vieilles Vignes 2009, dont la bouche démonstrative a révélé un caractère ample, stylé et long, tout en maturité. Un vin hédoniste, étalant tout son panache et sa profondeur dans une finale ambitieuse. Au total, huit cuvées seront dégustées, Philippe ne résistant pas à sortir également un vieux millésime, que je n’ai pas noté mais qui je m’en souviens, avait montré un corps quelque peu aminci, non décharné toutefois.

Le Mont Sigou

Les habitudes de la troupe en terme d’achats nous sont connues. Quand la qualité et l’authenticité sont là, rien n’arrête nos sbires. J’ai encore en mémoire la tête ébahie des chauffeurs lors du premier voyage, lorsqu’ils ont vu le clark chargé de plus de 400 bouteilles sortir du chai de Christophe Camu à Chablis. Quand s’y ajoutent des prix raisonnables, le raz-de-marée est à craindre. La sanction tombe vite et chacun l’a compris, il n’y a pas que nous qui trinquerons; les amortisseurs participeront à la fête. Une balade dans les vignes s’impose, le temps de permettre la préparation des commandes.

© Quitou.com

© Quitou.com

Nous irons donc au Mont Sigou tout proche, là où se trouvent la table d’orientation dominant le vignoble de Bourgueil mais aussi le fameux tonneau pique-nique dont le domaine est si fier.

Nous nous sentons bien là, avec Philippe, et ce sera votre cas aussi, si vous passez par chez lui. Mais l’horaire est serré, il faut reprendre la route. Les cartes de crédit plutôt brûlantes et les soutes déjà bien remplies, nous réintégrons le wine-car et quittons ce premier domaine si attachant pour nous rendre à Chinon, où nous établirons notre camp de base du week-end, dans des circonstances plutôt inattendues.

Ou quand on passe de boire du rouge à voir rouge en quelques instants seulement…

Q.

 

Pour en savoir plus sur le domaine des Chesnaies – Lamé Delisle Boucard, c’est par ici.

Quitou Wine Travel en Loire

Vagabondages ligériens entre amis (1)

La Loire à Langeais - Quitou Wine Travel en Loire - Touraine - Juin 2015

La Loire à Langeais – © Quitou.com

Pourquoi là?

Tranquilles et confiantes, les rives et règes nous attendaient sans sourciller, entourant le fleuve-roi, chargé d’histoire et de nos histoires. La douceur était là, tant dans l’air encore quelque peu humide mais cotonneux et caressant la peau que dans mon plaisir intime à retrouver ces terres familières et à y emmener la troupe amie qui, une fois encore, m’avait accordé sa confiance.

La Loire, théâtre magistral de haut faits historiques, politiques, stratégiques et guerriers…

La Loire, mémoire bien vivante des transports fluviaux de jadis, si longtemps préférés à l’acheminement terrestre parce que plus sûrs et plus rentables.

La Loire aussi, terre de refuge et d’accueil des Rois de France, lorsque la vie couronnée parisienne et la démesure qui l’accompagnait se déplacèrent en Touraine, au grand dam de beaucoup, là où le destin du pays se décidait dans les recoins cachés des salles aux murs épais en pierres de tuf et autour des alignements de buis, dans des jardins savamment pensés qui permettaient une certaine discrétion. Là aussi où se tramaient nombre d’alliances et de complots et où le sort de certains hommes devenus redoutables parce que trop influents se scellait, presque toujours à leur insu.

Maurice Genevoix - RaboliotLa Loire encore, merveilleux berceau de vignes enracinées, dont le jus et les tableaux naturels furent glorifiés dans les textes par de si grands hommes de lettres.

François Rabelais, Honoré de Balzac et puis, ce merveilleux auteur local qui allait par ses mots simples et magnétisants m’ouvrir définitivement les portes du pays de la lecture, après la précieuse impulsion donnée par Henri Bosco (l’Enfant et la rivière), l’incontournable Maurice Genevoix.

Raboliot, la Forêt Perdue,… Puissants textes connectés à l’environnement, capables d’émouvoir petits et grands pour tant de motifs distincts et parfois réunis. Le reflet des eaux y est omniprésent, je m’y suis souvent laissé dériver.

La Loire également, où s’est tramée une parenthèse qui n’en a que le nom.

La Loire toujours, où fourmillent tant d’artisans vignerons, dont la plupart se placent au service de la terre qui leur a été confiée et non de leur orgueil. Terre que beaucoup mettent un point d’honneur à rendre encore plus vivante avant de la transmettre à leurs successeurs. Comme s’ils la préparaient doucement pour leurs enfants ou ceux qui voudront bien reprendre. Philippe, Laurent, Xavier, Guillaume et Adrien, comme d’autres, de plus en plus nombreux, vous faites partie de ceux-là et l’authenticité de votre démarche a touché notre joyeuse troupe.

La Loire enfin, théâtre estival pendant tant d’années de mes premières aventures et escarmouches de gamin, entre campagne, vignes, forêts et rivières, avant de devenir bien plus tard le lieu émotionnellement privilégié de mes pérégrinations viticoles. De Cosne-sur-Loire aux berges du Layon, j’y ai pas mal bourlingué, m’autorisant de temps à autre une incursion isolée jusqu’à l’Atlantique, tire-bouchon, rillettes cuites au chaudron et verre tendu remplaçant au fil des ans et sans états d’âme la canne à pêche de mon enfance, les asticots et lorsque la maladresse m’oubliait, un seau de petits vairons dont la destination unique était la poêle et un arrosage finement citronné.

Le fil de ce fleuve inspirant a toujours su m’attraper, à sa manière, au rythme de son écoulement. D’inaltérables souvenirs canailles, de précieux premiers élans vers les vignes et l’exploration quasi systématique des châteaux et de leur histoire puis, le temps passant, l’enracinement de relations privilégiées avec les acteurs du vignoble, essentiellement en Touraine mais pas seulement. Un fleuve aimé-aimant… dans le sens qui vous convient le mieux.

A l’aube du premier jour, bulles et croissants…

Au réveil du jour tant attendu, le 14 mai 2015, charger les caisses pour anticiper les risques de déshydratation de la bande, vérifier la température du vouvray pétillant prévu pour accompagner les croissants, sonder l’état des rillettes pour ceux qui oseront puis passer en revue les derniers détails de préparatifs avec Catherine, fidèle complice de nos expéditions. Ne pas traîner, la route étant longue. C’est à 6h que nous avons donné rendez-vous à nos sbires. Ils arrivent au compte-goutte, les paupières encore gonflées, certains remplaçant les poignées de main frileuses du passé par des étreintes qui disent le plaisir qu’ils éprouvent à se retrouver. A ce moment déjà, je ressens le frisson de bien-être offert par leur rassemblement.

Chargement impatient du matériel pédagogique liquide dans les soutes, instructions de route vérifiées avec nos deux chauffeurs qui ne laisseraient personne les remplacer pour nous amener à bon port. Driss, qui ne boit pas de vin, était malade disait-on au bureau. Guérison miraculeuse en une nuit par effet collatéral… Ou Lourdes-sur-Jette si vous préférez…

C’est un cœur assez léger mais malgré tout encombré par des évènements moins porteurs qui prend place au-devant du car. Les pensées me ramenant au fleuve sont un précieux baume intime posé sur les blessures vivantes. Il me hâte de fouler les berges, observer les bancs apparaître et s’immerger lentement, l’air de rien, guetter le mulet qui nargue la nasse, écouter les migrateurs bien inspirés qui ont choisi d’y faire étape.

Il me tarde de revoir un ami trop longtemps éloigné.

Notre périple peut commencer… Langeais, première étape d’un parcours de trois jours qui aurait pu durer trois semaines tant le choix des lieux et des rencontres fut difficile. Langeais la belle. Son château urbain et son pont nous attendent de même que la pluie et un Caillou pas comme les autres, du moins selon les prévisions.

Vouvray pétillant de Vincent Raimbault

© Quitou.com

Vouvray pétillant de Vincent Raimbault au petit déjeuner...

Petit déjeuner au Vouvray pétillant de Vincent Raimbault … © Quitou.com

En attendant, et sans prendre cette fois la précaution de tirer les petits rideaux pour occulter au yeux de la maréchaussée notre forfait, c’est avec le sentiment de poser un acte indispensable pour lancer véritablement notre voyage que nous faisons sauter les premiers bouchons d’une longue série, en accompagnement des croissants. Cette fois, c’est parti. Rien ne peut nous arrêter.

Une terre chaleureuse nous attend.

Q.

 

 

 

 

 

 

La Loire à Langeais

La Loire, Noël

Les sources du fleuve

Le fleuve Loire à Langeais

© Quitou

Certaines circonstances, choisies ou non, nous ramènent aux sources. Ou plutôt les font ressurgir sans préavis de là où elles s’étaient recroquevillées. A ce moment, difficile d’en maîtriser le flux. Les images présentées par le miroir du temps s’assimilent alors à un voyage qui replace quelques grains dans le sablier, peu soucieux des traces laissées par le poids des ans.

Voici ce qui m’a cueilli en ce printemps insolite, à l’heure où, succédant à la floraison, surgit un autre bourgeon, celui de la mémoire liée à une passion, qui inonde aujourd’hui encore mon parcours. Dans le reflet du rétroviseur, s’agglutinent et se superposent pêle-mêle dans un doux tumulte tant de visages aimés, de lieux recherchés, d’attentes non rencontrées, d’incompréhensions et de complicités, d’éclats de rire et de quilles vides, signes d’amitié et de partages. Tant de passions complices aussi, exprimées ou non.

Il y a si longtemps, un fleuve, un homme, quelques amis, une terre, un cépage, une démarche de travail puis, tant d’années plus tard, une femme enlevée, ouvrant bien involontairement par son retrait de si belles rencontres. Une femme dont il me plaît d’imaginer qu’elle perçoit le champ des possibles que son décès a fait surgir.

Noël

vouvray en Touraine

© Quitou

Quand sa silhouette courbée par les ans a entrouvert la porte, laissant passer deux petits yeux soupçonneux, un curieux trouble est apparu sans préavis. Je me suis demandé ce que je faisais là… Impression confirmée par une question rapide, soufflée par cette femme d’un âge vénérable, qui donnait l’impression d’avoir toujours été là. « Vous avez rendez-vous ? » Je l’ai compris rapidement, cette question n’appelait qu’une seule réponse.

C’est dans une pièce sans âme, une sorte de sas pour touristes chinois, russes ou américains que nous avons ensuite attendu. Plus qu’il n’en faut, je m’en souviens. Allions-nous traverser ce filtre ? La réputation du domaine ayant déjà largement dépassé les frontières de son vignoble, l’accès à ses acteurs n’était jamais assuré, surtout pour les jeunes amateurs sans expérience et sans moyens que nous étions. Certains membres du petit groupe inexpérimenté auquel j’appartenais envisageaient doucement un repli stratégique mais quelque chose me disait que cette option n’était pas la meilleure. Ce sentiment que nous avons tous connu de ne pas se trouver quelque part par hasard. Mais sans aucune idée de ce qui pouvait suivre…

Noël PinguetLa suite allait le confirmer. Au moment de cette visite, l’homme que nous étions venu rencontrer était au cœur de la tourmente. Une tourmente dont les remous secouent encore aujourd’hui le microcosme viticole. Il convertissait progressivement les terres qu’on lui avait confiées à la biodynamie, et était sur le point d’y basculer totalement, l’état sanitaire des parcelles qu’il avait choisies pour un test lui semblant suffisamment rassurant. La vigne y avait appris à se défendre, vis-à-vis d’agressions qui peu à peu se raréfiaient. Certains diraient plutôt qu’elle y avait appris à se relâcher, formant avec sa terre un ensemble indissociable, prêt à rendre à celui qui la soignait un fruit magnifié par les efforts déployés, les risques encourus.

Aujourd’hui, ça paraîtrait presque banal. Il y a un quart de siècle, ça l’était moins. Suivre le calendrier cosmique pour la taille, les vendanges et toutes les interventions sur la plante relevait pour beaucoup d’observateurs de signes pathologiques préoccupants.

La rencontre

Il est arrivé, serein, dégageant une assurance paisible et je m’en souviens, délivrant une immense douceur de voix. Impression assez proche de celle que j’ai ressentie lors de la rencontre parenthésienne avec Laurent Herlin et Xavier Amirault en Touraine, puis il y a quelques jours avec Adrien Pire en Saumurois. Des hommes livrant naturellement de doux contrastes qui, à l’image de nombreux cépages, ne donnent le meilleur d’eux-mêmes que dans des conditions exigeantes, pas forcément toujours favorables.

Pendant les 3 heures qu’il nous a accordées, son partage s’est réalisé par les questions qu’il nous posait. Durant mon chemin d’élève plutôt chaotique, les enseignants qui m’ont le plus apporté, marquant durablement mon parcours de leur empreinte, n’étaient pas ceux qui me gavaient de leur savoir mais plutôt ceux qui me mettaient en questionnement… Et quand est venue l’heure de s’intéresser aux auteurs, de livres et plus tard de vins, ce fut encore plus vrai.

La première question a donné le ton : « Quel est le motif de votre visite? Si c’est uniquement pour déguster, je vais chercher quelqu’un qui prendra le temps de vous faire découvrir notre gamme. Si c’est pour comprendre, et faire connaissance avec l’environnement qui accueille notre chenin, je vous accompagne. Dans les vignes ».

Chenin Touraine

Cépage Chenin en Touraine

Il faisait un froid de canard mais aucun de nous n’aurait à cet instant imaginé rester à l’abri. Cet homme déjà célèbre était donc prêt à accorder une partie de son temps aux trois jeunes audacieux que nous étions, dont le pouvoir d’achat se résumait à une équation sans aucune inconnue, dont le résultat ne devait pas être très éloigné de zéro…

Nous sommes sortis, pour une randonnée viticole que je revis en vous la partageant, parsemée d’interrogations, de rires, d’échanges et de récits parfois un peu nébuleux, il faut le dire. Passionnante humilité des plus grands… Fascinante difficulté de certains à expliquer ce qui les inonde… Je repense à cet instant aux balbutiements maladroits et si attachants de Jean-Christophe Bott en Alsace. Revenons à notre hôte. Ses doutes, sa rencontre décisive avec Jacques Puisais, célèbre œnologue, son risque de basculement vers la chimie totale au début des années 80, les freins de son beau-père, et puis, enfin, l’incommensurable joie que lui procurait son vignoble en voie d’assainissement. La confession aussi, éclairante et essentielle mais inaccessible pour moi à ce moment, qu’il lui arrivait de penser qu’il préférait encore son sol et ses plants à ses vins.

J’avais déjà mes petits carnets à l’époque, mes doigts congelés parvenaient à peine à tenir le crayon qui pourtant, glissait fébrilement sur les pages. Impossible de rendre compte ici de la totalité du contenu de ces échanges. L’homme était animé, pas exalté. Il était confiant en sa méthode mais pas en croisade. Il était aussi conforté par les critiques des experts, sans en tirer la moindre forme d’orgueil. Tout y est passé, l’achat de coccinelles, d’une vache pour ses bouses faites maison, l’observation des habitudes des prédateurs naturels de la feuille ou du fruit…

Toujours est-il qu’après deux heures qui m’avaient semblé deux minutes, c’est à trois glaçons vivants qu’il décréta : « Maintenant que vous avez apprivoisé la belle, voyons ensemble ce qu’elle nous réserve, et déshabillons-là, dans le verre».

Je compris que le parcours initiatique dans les vignes n’était rien d’autre que la clef qui permettait d’ouvrir la porte des lieux souterrains où le voyage de la vigne au verre aurait lieu.

Caves du domaine Huet - L'Echansonne

© Quitou

Plongée dans les galeries de tuffeau

haut lieu 1949 huetAu passage, à gauche, à droite, sans étiquettes mais identifiées par des ardoises scolaires écrites à la craie et partiellement recouvertes de moisissures, des centaines de bouteilles un peu partout, traces de l’histoire de la maison, dans un désordre qui n’était qu’apparent. Des millésimes qui donnaient le vertige, en moelleux bien sûr mais pas seulement.

Puis, enfin, une dégustation, mémorable, au cœur des galeries, dans les entrailles de la terre. Il y a privilégié les ½ secs, ses préférés (c’était une source de désaccord avec les nouveaux propriétaires chinois, lorsqu’il est parti). De là vient sans doute, purement affectivement, ma tendresse pour ces vins contrastés, aussi élégants et toniques que joyeux et caressants, à la longévité proverbiale, dont j’ai pris soin par la suite d’acquérir quelques flacons dans de nombreux millésimes.  Cette dégustation cosmique fut un festival, qui lui permit aussi de rendre un hommage appuyé à son beau-père car cet homme que beaucoup qualifiaient d’inaccessible ne souffrait pas d’amnésie.

Vouvray demi-sec Le Mont - Domaine Huet

© Quitou

Au moment de le quitter, une dernière question nous fut adressée : « Savez-vous ce qui me ferait le plus plaisir ? » Nous aurions tant aimé trouver cette réponse, pour ajouter à ce plaisir intime offert par le sentiment d’une magnifique rencontre presque hors du temps, mais ce n’était pas à notre portée. La réponse fusa, d’un ton plus incisif cette fois. « Que tous ces experts de salons qui jugent notre démarche se révèlent incapables de déceler par la dégustation à partir de quand le domaine est passé en biodynamie intégrale. Nous sommes au service d’une terre, pas de notre orgueil ».

C’était le 14 décembre 1990, un des plus grands millésimes que la Loire ait connu pour ses douceurs, l’année où fut officiellement converti le domaine Huet en biodynamie, à une époque où ses adeptes passaient la plupart du temps pour des illuminés en lévitation permanente.

Nous étions entourés du tuff tourangeau, dans les entrailles du sous-sol vouvrillon.

Nous étions 3 jeunes passionnés sans le sou qui avions osé franchir sans complexes la lourde porte d’un domaine emblématique.

Je n’allais le réaliser que plus tard, ce franchissement-là en appellerait quelques autres. Il en permettrait d’autres.

Noël, oui ! C’est le prénom de cet homme qui nous a consacré ce jour-là plusieurs heures de son précieux temps, probablement au mépris de ses prévisions.

Des traces vivantes

Noël Pinguet, la figure emblématique du domaine Huet, gendre de feu Monsieur Gaston, fut mon cadeau. Les traces qu’il initia sans le réaliser allaient me faire changer de route. Mon chemin de vignes était emprunté. En grande partie grâce à cet homme.

En 2012, ne pouvant renier ses convictions de travail et de commercialisation, il n’eut d’autre choix que celui du retrait, après trente-cinq ans au service d’un domaine dont il était la figure emblématique. Le cœur des hommes étant aisément corruptible, une famille américaine d’origine chinoise avait pris les rennes de la propriété et souhaitait en modifier la politique de vinification et de commercialisation. Un des plus hauts lieux d’expression de ce chenin que nous aimons tant voyait ainsi s’effacer un homme d’une invraisemblable humilité qui s’était identifié -peut-être trop- à sa terre de travail.

Il ne cherchait pas à convaincre, il expliquait et racontait.

Qu’est-il devenu ? J’aimerais le savoir. Je dois beaucoup à cet homme. Quand j’aurai retrouvé sa trace, je lui écrirai. Pour lui dire les traces de ce qu’il a induit, à son insu, par ce moment vécu il y a exactement 25 ans.

C’est aussi un peu à lui que je dois d’être parmi vous. J’ai toujours aimé la Loire. Un peu partout autour de ses bancs se nichent de jolies traces de mon chemin de vie sinueux. A Vouvray comme ailleurs. Des traces qui construisent, rassemblent, font crier, rire, lever le coude plus souvent qu’à son tour, claquer la langue, chercher l’étreinte. Des traces d’amour et d’amitié. Des traces de vie et de vigne, dont certaines ont été partagées avec mes fidèles compagnons de voyage.

Il y a peu, j’emmenais un groupe de passionnés sur les rives du fleuve-roi et dans les galeries de tuffeau. L’endroit n’est pas anodin. Durant ces trois jours, dans l’ombre de ce que nous y avons vécu ensemble se tenait Noël Pinguet, discrètement posté dans un coin intact de ma mémoire. Il a certainement pu y apprécier les complicités naturelles établies avec Laurent Herlin, Xavier Amirault du Clos des Quarterons, Guillaume et Adrien Pire du Château de Fosse-Sèche.

Ce qui réunit ces hommes est aussi ce qui nous touche : la passion pour une terre et son végétal, prolongée culturellement dans le verre.

Q.

Pour en savoir plus sur le domaine Huet – L’Echansonne, c’est par ici.

Domaine Huet - Le Haut-Lieu à Vouvray

Domaine Huet – Le Haut-Lieu à Vouvray

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Exploration oenologique et gourmande au coeur des Ardennes

Exploration oenologique et gourmande au coeur des Ardennes

Ils sont venus, ils sont tous là…

En ce week-end enfin printanier, une destination les rassemble ; ils ont emprunté le chemin des vignes, entamant leur périple d’un peu partout, de Flandre, de Bruxelles ou de Wallonie, de Shanghai aussi, sans savoir vraiment ce qui les attendait…

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